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Analyse des enjeux de la campagne référendaire sur le projet de collectivité territoriale d’Alsace Mars 2013

NOTE DE RECHERCHE DU GREDA/OVIPAL

(Groupe de recherche sur l’extrême droite en Alsace/Observatoire de la vie politique en Alsace)

 

Philippe Breton, professeur à l’UDS,

Pascal Politanski et Jean-Paul Villette, maîtres de conférences à l’UDS

 

 

Synthèse :

 

Ø  une campagne « administrative », peu susceptible de mobiliser l’électorat,

Ø  une élusion de la question de l’identité alsacienne,

Ø  un évitement du débat sur les rôles respectifs de l’Etat et de la Région dans la riposte à la crise économique

Ø  un projet générateur de fragmentations politiques, géographiques, sociales et symboliques

Ø  un rapport identitaire à l’Alsace très éclaté

 

 

 

Quelles sont les motivations profondes des promoteurs du projet de collectivité territoriale d’Alsace ?

Quels enjeux symboliques essentiels pour la région ont-ils été soulevés, voire réveillés, à cette occasion ?

Quelles sont les motivations profondes de ceux qui voteront « oui », de ceux qui voteront « non », de ceux qui s’abstiendront volontairement, voteront « blanc » ou qui se désintéresseront complètement de l’affaire ?

L’analyse par les membres du GREDA/OVIPAL des résultats d’une enquête conduite l’an dernier, ainsi que l’analyse des différentes expressions lors de la campagne électorale actuelle dans le cadre du référendum permet de faire trois constats :

 

Premier constat : une élusion des problèmes de fond

 

Derrière une ligne argumentative qui met en avant la dimension d’économie et d’efficacité où le pour et le contre s’affrontent quasiment à égalité, se profile un enjeu plus fondamental, celui de l’affirmation ou de la récusation de l’identité alsacienne. Or, la mobilisation des arguments sur le thème de l’identité alsacienne (comme justificatif ultime d’une collectivité territoriale unique) se fait sur un mode élusif, inavoué, voire dénégatif.

Présente dans les premiers documents qui accompagnaient le projet, cette thématique a depuis été gommée, sauf dans les déclarations marginales de quelques hommes politiques 1 ou d’essayistes 2. Même les opposants à la dimension identitaire n’ont pas repris cette thématique dans leur argumentaire.

Que l’on soit d’accord ou pas avec l’affirmation de cette revendication identitaire, ou avec sa dénégation, l’élusion de cette thématique est sans doute à l’origine de ce qu’on pourrait appeler le « souffle court » du débat correspondant, qui manque de hauteur et ne laisse voir que des arguments administratifs peu susceptibles de déclencher les élans qui font les grandes participations électorales 3.

Au delà de la question de l’identité, un autre débat est évité systématiquement, celui de savoir quel est aujourd’hui le meilleur rempart contre la crise économique : le cadre national et étatique ou bien celui de régions autonomes dotés de pouvoirs réglementaires et législatifs.

 

Deuxième constat : un phénomène de fragmentation

 

La nature du débat actuel (« identitaire inavoué »), les enjeux qu’il réveille, provoque un phénomène de fragmentation généralisée des grands blocs d’opinion habituels. Ce processus de fragmentation est à la fois politique, social, géographique, symbolique.

 

Symbolique : le premier symptôme de cette fragmentation est l’absence de stabilité des appellations données à cette potentielle institution : « Conseil d’Alsace », « Assemblée unique », « Conseil unique », « Collectivité territoriale d’Alsace », « CTA »... Cette rupture avec une règle de base de la communication, dans un contexte déjà confus, est tout sauf un détail, et cette fragmentation symbolique génère à l’évidence un désordre important dans l’esprit de l’opinion. On pourrait analyser cette fragmentation sémantique comme liée à la dénégation du caractère identitaire du projet.

 

Politique : la plupart des partis politiques se sont profondément divisés, puis fragmentés sur le thème de la collectivité territoriale. La reconstruction d’une unité de façade c    ache mal, pour l’essentiel d’entre eux, les lignes de fracture qui sont apparues à cette occasion. Du PS qui n’obtient, dans sa fédération du Haut-Rhin par exemple, qu’une très courte majorité en faveur du projet, au Front national, qui reste profondément divisé sur ce point (alors qu’il était parti d’une position républicaine « départementaliste » dans les premiers débats sur cette question), c’est la fragmentation, difficilement colmatée par les dirigeants concernés, qui l’emporte.

La seule exception, symptomatique, étant les Verts alsaciens, seuls à assumer en arrière plan une position totalement identitaire et régionaliste.

 

Géographique : le jeu apparent des intérêts locaux et de la division géographique qu’ils supposent, cache mal une fragmentation des territoires dès lors que la question identitaire est présente, même sur un mode élusif. Elle renvoie à une réalité historique, l’ « Alsace », à part à quelques moments précis et limité de l’histoire de la région4 n’a jamais réellement existée, sinon sur un mode « mythique-identitaire ».

 

Sociale : la très forte prégnance d’un vote pour le Front national en Alsace (entre 20 et 25 % en termes électoraux, plus en termes d’influence réelle) révèle, moins qu’une adhésion idéologique, des processus de « sécession sociale5 » peu propice à des rassemblements communautaires ou à un sentiment d’adhésion républicain. Cette fragmentation sociale jouera un rôle certain dans la faible participation électorale au référendum qui est prévisible.

 

Si la question identitaire est susceptible de diviser en Alsace, le recours élusif à la dimension identitaire dans cette campagne référendaire ajoute un élément de désordre, en provoquant ou en potentialisant des processus de fragmentation sociale, géographique, politique ou symbolique.

 

Et si cette question divise ou fragmente, c’est finalement que l’identité alsacienne relève plus du mythe que d’une réalité passée, présente ou future.

 

Ce qui explique la prudence aussi, des promoteurs du projet, qui se replient sur une campagne « administrative », risquant ainsi l’échec de leur tentative par absence de mobilisation réelle de l’électorat.

 

 

Troisième constat : la constellation des sphères identitaires en Alsace

 

En utilisant des arguments « économiques » inscrits dans l’air du temps se référant à une « rationalisation » de l’action administrative, politique et économique, les élus alsaciens entendent rassembler autour d’enjeux consensuels. L’idéologie de l’irénisme domine : d’abord en Alsace car il ne faudrait point réveiller de vieux démons qui menacent ; ensuite vis-à-vis de la France de l’intérieur, car l’assemblée unique ne doit pas rimer avec « autonomisme » . Ne s’agirait-il pas également en dernière instance de garder les faveurs du parlement qui doit intervenir en fin de processus électoral ?

 

Finalement la question de ce « qu’est ou n’est pas l’identité alsacienne » est devenue un objet politique fuyant. La thématique de l’identité alsacienne  n’est plus perçue comme fédératrice et ne semble pas être en mesure de dynamiser un noyau dur de l’électorat. En effet, l’absence de campagne politique autour de l’assemblée unique semblerait démontrer que la question de l’identité alsacienne n’est plus jugée pertinente politiquement. Ce thème n’opère plus car l’identité alsacienne paraît avoir été remplacée par une autre thématique, celle qui nous renvoie aux rapports identitaires à Alsace.

 

Ces sphères identitaires (voir schéma ci-après) tentent ainsi de suppléer au déficit des représentations traditionnelles de l’identité alsacienne. Ainsi nous avons mis en évidence la co-existence de six grandes catégories de populations en Alsace. Chacune de ces sphères est bâtie autour d’un « idéal-type » qui ne renvoie certes pas à des familles d’individus parfaites, mais plutôt à des idéaux partagés sur le mode des affinités. Ces ‘‘idéaux-type’’ sont construits à partir des données d’une enquête électorale menée par le GREDA/OVIPAL l’an dernier sur plusieurs communes et quartiers de ville en Alsace.

 

Il ne s'agit pas, à l’instar du sociologue Max Weber, de construire un modèle idoine, mais bien de donner les grandes lignes culturelles permettant d’appréhender un phénomène que nous cherchons à étudier pour ses qualités intrinsèques. Notre caractérisation à caractère sociologique contribue à fournir ces nouveaux cadres d’analyse pour comprendre les mutations culturelles, sociales, politiques, symboliques et géographiques qui sont mobilisées par les populations qui résident en Alsace.

 

Notre travail nous aura permis de mieux appréhender et de mettre à jour la pluralité des rapports identitaires qui se ré-aménagent en Alsace dans un contexte où l’identité alsacienne n’est plus revendiquée en tant que telle par la classe politique. L’absence de communication politique et de débat public au sujet de l’identité alsacienne peut effectivement traduire son amenuisement. L’originalité de notre enquête permet sur ce plan de distinguer 6 grandes sphères sociologiques qui développent de nouveaux rapports identitaires à l’Alsace !

 

 

[1] Par exemple, Justin Vogel, vice-président de la région Alsace, qui dans une interview donnée à France Bleue Alsace, en février 2013, déclarait que la nouvelle institution « correspondait à cette identité alsacienne ».

2 Par exemple Bernard Wittmann, dans un ouvrage intitulé « L’alsace demain, plaidoyer pour un statut d’autonomie » (éditions Y. Embanner) qui évoque la possibilité « au bout d’un parlement alsacien », avec un « partage contractuel du pouvoir » avec la France.

 

3 Que penser en effet de la capacité de mobilisation du tryptique argumentatif qui sert de base à la campagne des partisans du « oui » : « çà coûte moins cher, çà fonctionne mieux, çà va plus loin », qui servirait tout aussi bien à une campagne de communication pour un nouveau mode de déplacement ou pour un nouvel objet technologique…

4 Bernard Vogler dans les Cahiers de l’association de prospective rhénane indique subtilement que les Alsaciens aiment l’idée d’Alsace, pas forcément sa traduction concrète  et rappelle que l’Alsace n’a été réunie que lors de quatre brèves périodes durant l’histoire. Pendant le Duché d’Alsace, de 640 à 740, puis après la conquête française, la province d’Alsace de 1681 à 1789, puis en tant que Reichland de 1871 à 1918.  Il rappelle également que le concept du Landgraben, frontière invisible qui sépare le Bas-Rhin du Haut-Rhin, est une réalité pour les Haut-Rhinois mais largement ignorée par les Bas-Rhinois. »

5 Les différentes vagues d’enquêtes conduites par le GREDA-OVIPAL ont mis en évidence comme motivation (pratiquement au deux-tiers) essentielles des l’électeurs du FN en Alsace, l’affirmation d’un comportement de « sécession sociale », caractérisé par une méfiance active vis-à-vis des institutions de médiations (presse, TV, éducation nationale, justice, administrations et élus).


 

 



23/01/2014
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