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Bilan du premier tour des régionales : Entretien avec Philippe Breton publié dans Médiapart

(entretien publié sur le site "Mediapart" le 7 décembre 2015)

 

Dans le grand Est, la droite rétrécie à un département

 

Un FN en tête dans 9 départements sur 10 dans la région Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine. Une droite qui ne s'impose que dans le Bas-Rhin et un candidat socialiste qui se maintient malgré l'injonction de se retirer de la direction du parti. Entretien avec le politologue Philippe Breton sur la faiblesse des propositions politiques dans cette région.

 

Alerte et grandes manœuvres dans le grand Est. À l’issue du premier tour des régionales, Florian Philippot s’impose largement dans la future grande région ACAL (Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine) en obtenant 36,06 % des voix. Le FN arrive en tête dans neuf départements, et seul le Bas-Rhin a préféré la liste de droite menée par Philippe Richert, 62 ans. Le président de l’actuelle région Alsace n’a pu réitérer sa prouesse de 2010, où sa région était la seule en bleu dans une France tout en rose : ce dimanche, le département du Haut-Rhin (avec Mulhouse et Colmar) a choisi de se tourner vers le FN et au bout du compte, la liste Les Républicains obtient 25,83 % des voix de la grande région.

 

Le PS disparaît presque complètement. La liste menée par Jean-Pierre Masseret, 71 ans, président du conseil régional de Lorraine et sénateur de la Moselle, a enregistré l'un des scores socialistes les plus faibles de ce premier tour des régionales (16,11 %). Toute la journée de lundi, Jean-Pierre Masseret a dû subir la pression de la direction du Parti socialiste (s’il se maintient, « il n'aura pas l'étiquette socialiste », menaçait lundi matin Corinne Narassiguin, la porte-parole du PS) et de ses cadres régionaux (comme le maire de Strasbourg Roland Ries ou la députée et ex-ministre Aurélie Filippetti) lui enjoignant de se retirer. En vain, Jean-Pierre Masseret affirmait encore lundi en fin d’après-midi qu’il maintenait ses listes, et déposait ces listes en préfecture pour couper court à toute pression ou revirement. Au risque de favoriser Florian Philippot dans les triangulaires.

 

Juste avant le premier tour, Mediapart avait pu pointer la menace du FN dans Strasbourg retranchée autour de son marché de Noël, protégée par des centaines de CRS, policiers et autres gendarmes mobilisés dans une France en état d'urgence. Campagne aphone, candidats à la surface médiatique nulle en dehors de leur assise locale, enjeu territorial illisible… Les leçons de ce premier tour des régionales avec Philippe Breton, politologue et enseignant à l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ) qui, depuis les européennes de 1994, analyse le vote FN dans la région :

 

«  Même si les sondages avant le premier tour ne mettaient pas Florian Philippot si haut, la victoire du FN n’est pas une surprise. La vraie surprise, c’est que Philippe Richert tombe si bas. Mais au vu de sa campagne, ce n’est pas étonnant. Il a fait une campagne pour des régionales alsaciennes, pas pour la grande région Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine.

 

En plus, il a tout axé sur des thèmes très restreints, du genre la complémentarité TGV-TER Philippe Richert est le type même de centriste alsacien : il arrondit les angles, refuse de prendre position sur les sujets clivants. Il n’a rien dit par exemple sur la sécurité, sur l’accueil des réfugiés alors que toute la partie est de cette région a une frontière commune avec l’Allemagne, frontière aujourd’hui fermée ! De plus, en dehors de l’Alsace, qui connaît Richert ? Il a un énorme déficit de notoriété, mais n’a jamais cherché à le combler en parlant de sujets qui fâchent.

 

Quelle pourrait-être sa stratégie de second tour ? 

 

Il lui sera très difficile de remonter ce déficit de notoriété. De plus, il n’a pas cédé un pouce aux socialistes. Sa carte du second tour aurait pu être la carte républicaine. Son atout, c’est d’être centriste. Dans cette région, tout le monde est centriste, les socialistes sont aussi historiquement des centristes, dans une Alsace où les communistes n’ont jamais existé. C’est la faiblesse congénitale de ce parti, ici. Philippe Richert aurait pu en appeler à un “humanisme rhénan”, une alliance autour de valeurs communes. Beaucoup d’électeurs socialistes n’auraient eu aucun mal à voter pour lui, cela aurait pu créer une dynamique de second tour.

Mais non ! Dimanche soir, sur le plateau de France 3, il a simplement dit aux socialistes de respecter les consignes de Solférino en se retirant. En gros, partez et laissez-nous faire notre cuisine entre nous ! Même Christian Estrosi, en région PACA, a bougé un peu ses lignes en disant qu’il ne toucherait pas au planning familial ou à lart moderne. C’est pas grand-chose, et ce n’est pas ce qui réjouira les électeurs socialistes qui voteront pour lui, mais au moins il a bougé.

 

Philippe Richert, lui, veut gagner sur tout, tout seul. Il l’a dit dimanche soir : pour lui, le rassemblement se fait autour de lui, « dans la clarté », c’est-à-dire sans réunir sur une même liste « la droite, le centre, la gauche, les écologistes ». Il est persuadé quil va rebondir, persuadé que s’il ne prend pas positifon, s’il ne fait pas de vagues, il va s’en sortir. C’est l’homme politique alsacien parfait. Alors qu’il faudrait qu’il aille dans toute la grande région, qu’il fasse preuve de souplesse politique, de capacité à s’adapter en fonction des électorats, qu’il ait envie de séduire au-delà du Bas-Rhin, le seul département où il est arrivé en tête, il ne donne qu’un message : le « front républicain », c’est gagner en effaçant l’autre.

 

Comment comprendre l'obstination du candidat socialiste à se maintenir ? 

 

Jean-Pierre Masseret essaye de sauver l’honneur. En disant qu’il se maintient, il assume des valeurs de gauche et certains de ses sympathisants apprécient cette fermeté face à un candidat de droite qui cherche à les effacer de la région. Le PS est de toute façon un parti en déclin. Dans la région comme en France. Depuis 1981, le ressort de ce parti, c’est la crainte du FN, une menace qui permettait de bouffer la droite, mais maintenant, ça ne marche plus. Ce parti est au bout de son histoire, il n’a plus que des électeurs dans la classe moyenne des zones urbaines et dans les craintifs du FN.

 

On le voit ici, d’élection en élection, le PS disparaît de la carte. À l’issue de ce premier tour, même Strasbourg a mis Richert en tête et le FN a doublé le nombre de ses voix par rapport aux dernières municipales. Faut dire que le maire de Strasbourg a fait un beau lapsus en appelant à voter lors du dernier meeting pour Jean-Pierre Chevènement ! C’est dire l’engagement !

 

Aujourd’hui, Masseret peut toujours dire qu’il se maintient, techniquement, il ne peut rien faire. Si le PS demande à ses cadres de se retirer des listes, Masseret n’a pas le temps, d’ici mardi soir, de les reconstituer [il a finalement déposé sa liste lundi après-midi, pour couper aux pressions ndlr]. Le PS va l’éliminer en vidant ses listes. Et le PS disparaîtra du grand Est. Mais il récolte ce qu’il a semé. C’est un parti qui n'a pas su sélectionner de bons cadres.

 

Sur quel ressort s'appuie le FN ?

 

Le FN a mobilisé les abstentionnistes sur les thèmes de l’inquiétude économique, de la sécurité, des frontières. Il a capté le ressentiment d’électeurs de gauche qui se sentent trahis en Lorraine et dans les Ardennes. En Alsace, le vote FN a été longtemps un vote partagé : un tiers de FN classique, enraciné dans la guerre d'Algérie, et deux tiers de vote en réponse à une interrogation identitaire, une défiance vis-à-vis du politique.

 

Depuis les européennes de 1994 en Alsace, le vote FN préfigurait l'extension du vote FN en France lié à l'interrogation profonde sur l'identité. Une question sur laquelle le parti identitaire "Unser Land" a mobilisé dimanche 12 % des voix en Alsace. Leur leader appelle aujourd’hui à voter blanc. Mais ses électeurs voteront soit FN au second tour, soit sabstiendront. C’est donc 12 % de perdu pour Philippe Richert. Et Florian Philippot a été très malin dimanche soir lors de son discours à Strasbourg. Jamais il n’a parlé de victoire, de revanche. Mais il a parlé de « son amour de la France », « son amour de la région ». Lamour une valeur très cotée dans cette région attachée aussi au religieux.



08/12/2015
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