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Langue corse et langue de la république

 

            La mise en scène effectuée par les nouveaux dirigeants de l’exécutif corse au lendemain de leur victoire  au second tour des régionales du 13 décembre 2015 – discours entièrement en langue corse du nouveau président de l’Assemblée corse Jean-Guy Talamoni – serment des membres du conseil exécutif, prêté sur un livre datant de la période d’indépendance entre 1735 et 1769 – et les réactions courroucées  de nombreux dirigeants politiques français, dont le premier ministre Manuel Valls, se référant à l’article 2 de la Constitution « la langue de la république est le français » montrent le fossé existant entre la majorité de l’opinion publique de la métropole d’une part et une partie importante de l’opinion publique corse d’autre part sur les questions relatives à la nation et à la langue.

 

            D’un point de vue historique, à l’inverse de ce que l’on peut constater dans d’autres pays, la définition française de la nation ne repose pas sur un critère linguistique mais est d’ordre politique. A moment de sa constitution, à la révolution française, la nation française ne rassemblait pas les personnes de langue française – on parlait également le français dans certains cantons suisses et dans une partie des Pays-bas autrichien (l’actuelle Belgique), mais les ressortissants du royaume de France, dont un nombre important parlait une autre langue que le français.

 

            Et pourtant, la révolution française a repris, en le renforçant, le principe, en germe sous la royauté,  de l’unité linguistique de la France. L’affirmation de ce principe se traduit par une situation de quasi-monopole de la langue française dans la sphère publique, ce qui a pour effet de cantonner les autres langues de France (appelés généralement langues régionales) dans des usages principalement privés et de les condamner à un processus progressif de marginalisation sociale, prélude à leur disparition.

 

            Si l’on excepte certains pays officiellement multilingues où aucune langue n’a le statut de langue nationale (Suisse, Belgique, Canada), cette tendance à l’unification linguistique autour de la langue de l’Etat, élevée au rang de langue nationale, correspond à une tendance générale et n’est pas spécifique à la France. Dans de nombreux pays cependant, l’unification linguistique s’accommode d’une certaine reconnaissance des langues minoritaires dans leurs zones d’extension respectives sur la base d’un bilinguisme institutionnel qui prend d’ailleurs des formes très diverses (langue slovène en Autriche du sud, langue française au Val d’Aoste, langue sorabe en Allemagne, langue suédoise en Finlande, langue frisonne aux P         ays-bas etc…). Par rapport à ces pays, la particularité française ne réside pas tant dans le processus d’unification linguistique autour de la langue dite nationale (la langue française) que dans le refus d’organiser des formes de coexistence langue française-langue régionale dans la sphère publique.

 

Ce monopole de la langue française dans la sphère publique fait l’objet de contestations de la part d’organisations militantes de type régionaliste dans les régions de France où l’on parle des « langues régionales ». Celles-ci sont notamment parvenues, à partir des années 1950, à obtenir une certaine présence des « langues régionales » dans l’enseignement, dans un premier temps sur la base d’un enseignement optionnel (loi Deixonne de 1951) puis à partir des années 1970 dans le cadre d’écoles en immersion à statut associatif (Diwan, Ikastolak…) et de filières bilingues dans le cadre de l’éducation nationale. Par ailleurs, ces revendications linguistiques bénéficiaient d’une certaine sympathie de la part de certains courants de l’opinion publique française des années 1950 aux années 1980, sensibles aux thèses girondines de décentralisation et de pouvoir régional.

 

Depuis les années 1990 on assiste cependant en France à un processus de « rejacobinisation » sur ces questions, avec notamment l’insertion dans la constitution de la clause « la langue de la république est le français ». Avec l’interprétation qu’en ont faite le conseil constitutionnel et le conseil d’état, cette clause est devenue un verrou juridique à la reconnaissance des langues régionales. Elle est également devenue un verrou mental et s’impose désormais à une grande partie de l’opinion publique française sur le mode d’une catégorie naturalisée, alors qu’il y aurait beaucoup à dire sur cette façon d’assimiler une catégorie politique (la république) à une langue.

 

            L’élément nouveau avec la Corse est le fait que cette contestation émane d’organisations qui viennent de gagner les élections régionales et qui par conséquent bénéficient d’une légitimité politique forte.  Pour l’instant, face à la demande de coofficialité langue corse-langue française, la classe politique française, de Jean-Pierre Chevènement à Florian Philippot en passant par Manuel Valls et quelques autres fait preuve d’un bel unanimisme « républicain ».

 

            A terme cependant, une telle position est problématique. Le propre d’une démocratie libérale (au sens de libéralisme politique) est de tenir compte des mouvements d’opinion dans la prise des décisions. La France est une démocratie libérale depuis la III° République. Avec les résultats des régionales de décembre 2015 en Corse, il s’agira pour les « républicains » de savoir lesquels d’entre eux sont également des démocrates.

 

 

1 janvier 2016

 

 

                                                                                             Bernard Schwengler

                                                                                             OVIPAL

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



03/01/2016
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