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L’autonomisme alsacien - Effet de catégorisation et utilisation à visée stratégique

Il est habituel de considérer l’autonomisme alsacien de l’entre-deux-guerres comme un courant politique hétérogène constitué de sensibilités différentes. Cette hétérogénéité ne concerne pas seulement la configuration de ce courant pendant l’entre-deux-guerres mais également les différents récits et interprétations produits de nos jours à son sujet.    A cet égard, dans le travail d’utilisation de cette notion effectué de nos jours, que ce soit dans le but d’affirmer une identité politique ou à l’inverse dans un but de délégitimation, le choix de la référence présente un intérêt stratégique évident.

A cet égard, la référence la plus souvent évoquée de nos jours par les régionalistes ou les autonomistes alsaciens adoptant une position modérée (ni séparatisme ni extrême-droite) est celle de Camille Dahlet, membre de la Fortschrittspartei et député de Saverne de 1928 à 1940. Camille Dahlet, en tant que référence, présente l’avantage de n’avoir jamais été emprisonné par les autorités françaises (ni en 1928, ni en 1939, ni en 1944-45), de ne pas s’être compromis avec les autorités allemandes de 1940 à 1944 et de pouvoir être classé au centre-gauche de l’échiquier politique (libéralisme politique, séparation de l’Eglise et de l’Etat et vote de confiance au gouvernement du Front populaire en 1936). Par ailleurs ses positions indépendantes et anticonformistes (favorable à la France avant 1914, autonomiste à partir de 1925) permettent de lui associer une image de rebelle qui accroit le degré de sympathie liée à son utilisation. (cf. dans ce registre le livre de Pierre Klein : « Camille Dahlet, Une vie au service de l’Alsace »)

Un autre type d’utilisation repose sur une définition de l’autonomisme par l’appartenance à la seule Landespartei. On retrouve cette catégorisation chez certains historiens (François-Georges Dreyfus par exemple). Elle s’accompagne d’une distinction entre les « régionalistes sincères » (qui ne remettaient pas en cause l’appartenance à la France) et les autonomistes renvoyés à la catégorie des séparatistes pro-allemands puis pronazis. Le fait que de nombreux dirigeants de la Landespartei des années 1930 aient occupé des postes de Kreisleiter entre 1940 et 1944 en Alsace et aient déclaré que leur autonomisme d’avant-guerre était une couverture ayant pour but de préparer le rattachement de l’Alsace à l’Allemagne a pour effet une validation a posteriori de cette catégorisation pour l’entre-deux-guerres.

Cet effet de catégorisation a posteriori joue également pour les membres du parti catholique (l’UPR), qui sur la question régionale étaient divisés entre une branche nationale, une branche régionaliste et une branche autonomiste. Si la délimitation entre les tenants de l’option nationale d’une part et les tenants des options régionalistes et autonomistes d’autre part est facile à établir, du fait de la façon dont les uns et les autres se positionnèrent au moment de la scission de l’UPR intervenue en 1928, il n’en va pas de même pour la distinction entre régionalistes et autonomistes, qui est une distinction poreuse. La distinction habituellement utilisée résulte des emprisonnements de 1939, le qualificatif d’autonomiste étant utilisé pour ceux qui furent emprisonnés (qualifiés de Nancéens du fait de leur incarcération à la prison de Nancy) et qui en 1940 signèrent le manifeste des « Trois Epis ». Cette définition des « autonomistes » par l’appartenance au groupe des Nancéens, quelle que soit leur appartenance politique pendant les années 1920 et 1930 (Landespartei, UPR, parti communiste d’opposition etc…) caractérise l’ouvrage de Philip Bankwitz : « Les chefs autonomistes alsaciens. 1919-1947 »).

Il reste le parti communiste. Les communistes (y compris au niveau national) ne réclamaient pas à proprement parler l’autonomie mais l’autodétermination de l’Alsace-Lorraine (dont y compris le droit à l’indépendance). Cette filiation est peu revendiquée en Alsace de nos jours. La faiblesse actuelle du communisme alsacien constitue une explication à cela. L’autre explication résulte de la scission intervenue en 1929 avec la création du parti communiste d’opposition et du fait que les dirigeants de ce parti aient à partir de 1934 penché pour l’Allemagne nazie. Cette dérive a pour effet de rendre problématique toute filiation avec la position des communistes d’avant guerre sur la question régionale.

 

Les divergences – voire les conflits - dans les discours actuels sur l’autonomisme alsacien de l’entre-deux-guerres reflètent en général des différences de positionnement sur la question régionale alsacienne d’aujourd’hui. Mais ces divergences peuvent également résulter d’une absence de compréhension réciproque occasionnée par des catégorisations divergentes de l’autonomisme alsacien de l’entre-deux-guerres, catégorisations qui présentent l’apparence de l’évidence mais qui résultent d’un travail de construction.

 

 Bernard Schwengler

 OVIPAL

 

version du 26 octobre 2014



26/10/2014
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