. . . . OVIPAL - OBSERVATOIRE DE LA VIE POLITIQUE EN ALSACE . . . .

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Nuisances sonores et insécurité du piéton : de nouvelles formes de violences urbaines ?

Historiquement, la Ville a toujours était un lieu paradoxal du point de vue de la violence des mœurs dans l’espace public. Elle est le lieu de la violence en même temps qu’un havre de paix. Dès la fin du moyen âge, on voit converger à la fois une volonté de pacification des mœurs urbaines notamment pour favoriser le développement du commerce. Les villes deviennent progressivement des lieux, relatifs, de tranquillité, au regard des campagnes, où les mœurs restent longtemps plus brutales, et aux zones hors les murs, ces marges urbaines où la ville rejette ses voyous et ses marginaux. Au XIXème siècle, on assiste à une inversion de ce mouvement de pacification des mœurs, au moment de l’industrialisation massive et de l’exode rural amenant en ville de jeunes ruraux déracinés. Les années soixante du XXème siècle ont vu une reprise de cette pacification, au prix, comme toujours, d’un déplacement de la violence vers les banlieues.

 

L’espace urbain a toujours été le lieu d’une demande de calme et de tranquillité, souvent satisfaite par les autorités, qui y déploient les moyens répressifs appropriés. En même temps la ville est le lieu de fantasmes inverses avec la réalité. Pour beaucoup de ruraux, c’est un lieu de danger, où l’on risque l’agression. Les urbains aussi sont sous le coup du paradoxe dit « de Tocqueville » qui veut que plus un phénomène non souhaité est rare, plus il est perçu comme insupportable, et qui leur fait paraître les rues comme « dangereuses ».

 

La plupart des grandes villes françaises sont aujourd’hui plus sûres qu’elles ne l’ont jamais été. Dans les centres villes, comme à Strasbourg par exemple, le nombre des agressions pour des vols ou dans un cadre sexuel est très faible, les homicides quasi inexistants, les accidents de la route minimes, les braquages de banque ou de commerce sont en très forte régression (à part le cas, particulier, des bijouteries). On peut s’y promener le soir, et même la nuit, dans une relative tranquillité, ce qui était totalement impensable il y a un siècle, où un véritable couvre feu s’établissait dans toutes grandes villes européennes, dès la tombée de la nuit.

 

Dans ce contexte de pacification des mœurs, de nouvelles sensibilités à la violence émergent, qui nourrissent des frustrations et des exigences sociales. A Strasbourg deux nouvelles sensibilités sont apparues et s’expriment sur la place publique. La première sensibilité concernent le bruit la nuit, la seconde le sentiment d’insécurité qu’éprouvent les piétons, usagers de l’espace public urbain.

 

Une nouvelle sensibilité à la violence générée par les nuisances sonores

 

Les nuisances sonores nocturnes, en lien avec l’activité des bars et des boites de nuit, dans plusieurs quartiers de la ville (secteur de l’ancienne douane et Krutenau par exemple) ont donné lieu en 2014 à un débat public très tendu. Ces nuisances sont perçues par certains des acteurs de ce débat non pas simplement comme une gène ou un désagrément, mais bien comme une violence insupportable à l’égard des riverains. On remarquera que ce débat, au niveau médiatique et politique a été l’occasion, par certains de ses acteurs, d’une violence verbale surprenante et s’est même accompagné de menaces physiques.

 

Sous-estimée, ou carrément déniée, un temps par le politique, l’émergence de cette nouvelle sensibilité, qui s’appuie sur la perception d’une violence effectivement ressentie, s’accompagne d’une souffrance qui demande à être entendue. Historiquement, ce n’est jamais le simple constat de la violence qui engendre un mouvement de pacification, mais le constat de la souffrance qu’elle engendre. Reste à évaluer la souffrance réelle provoquée par les nuisances sonores en question.

 

Le mouvement de pacification des mœurs s’appuie traditionnellement sur deux ressorts, un changement des normes sociales, une répression des faits de violence. Les autorités municipales, mais surtout préfectorales semblent avoir pris conscience du problème cet automne en proposant une accentuation de la répression des violences sonores et des comportements de « tapage » qui les accompagnent (non respect du silence nocturne, comportement alcoolisés, désir affiché de se manifester en faisant du bruit). Il n’en reste pas moins que nous sommes malgré tout, au niveau des normes sociales, dans un conflit de légitimité et qu’il n’y a pas le consensus nécessaire, sur cette question, pour que la répression puisse être totalement efficace.

 

D’un côté, nous avons une conception finalement assez « jeuniste » de la ville, qui voudrait que les normes de la vie urbaine se calent sur la tendance «  24h/24h, 7jours/7 ». Certains urbanistes défendent d’ailleurs l’idée d’une ville attractive, socialement et économiquement) car fonctionnant en continu, jour et nuit. Une ville, aussi, tolérante pour les comportements de loisirs et de « fête ». De l’autre nous avons une conception qui défend l’idée d’une vie sociale urbaine scandée par les rythmes naturels, qui imposeraient l’activité le jour et la tranquillité la nuit.

 

Les arguments dans les deux sens ne manquent pas. Mais, en l’état actuel, le code pénal penche plutôt pour la deuxième conception, avec cette notion centrale de « tapage » (l’article R. 623-2, alinéa 1er du Code pénal punit de l’amende prévue pour les contraventions de la 3e classe : « les bruits ou tapages injurieux ou nocturnes troublant la tranquillité d’autrui ») sans en faire pour autant un délit ou un crime dans l’échelle des comportements réprimés par la loi. C’est en définitive au politique de trancher et, a minima, de porter un débat public réellement contradictoire sur ces questions.

 

L’insécurité du piéton : une nouvelle violence urbaine

 

Une deuxième sensibilité est en passe d’émerger, même si elle manque singulièrement de porte parole. Elle concerne l’insécurité ressentie par les piétons confrontés à d’autres modes de déplacements, notamment au vélo. Historiquement, le développement massif de l’automobile en ville, dès l’après guerre, avait conduit à une grade insécurité du piéton, à la fois subjective, dans la perception d’une menace permanente bien réelle,  et objective du fait de l’explosion des accidents corporels.

 

La solution trouvée avait été, d’une part, une claire séparation des voies de circulation entre les piétons (les trottoirs et les passages protégés) et les véhicules automobiles (les rues) et, d’autre part, une législation largement favorable au piéton, l’automobiliste étant désormais responsable dans tous les cas lors de collision avec un piéton. Chacun y avait gagné un sentiment de sécurité relatif, le piéton, notamment, étant chez lui sur les trottoirs et dans les zones piétonnes. La réduction drastique, de la circulation automobile en ville et parallèlement l’explosion du vélo comme nouveau moyen de transport, à Strasbourg comme dans bien d’autres grandes villes, a placé le piéton urbain dans une situation radicalement nouvelle.

 

Les cyclistes bénéficient d’une très large tolérance dans leur déplacement, sous la double poussée d’une volonté politique de favoriser ce nouveau mode et de l’intransigeance idéologique des lobbies « pro-vélo », souvent liés aux écologistes. Pour des raisons entre autres  électorales, la convergence de ces deux poussées est particulièrement forte à Strasbourg. Une certaine ambiance « jeuniste » n’est pas étrangère non plus à cette tolérance inédite. La réglementation ancienne qui régulait la place du vélo n’est pratiquement pas appliquée, notamment l’interdiction pour les adultes en vélo de circuler sur les trottoirs. La moindre volonté répressive dans ce domaine se heurte à des réactions immédiates et agressives des associations « pro-vélo ».

 

Le résultat de cette tolérance est que de nombreux piétons éprouvent aujourd’hui à Strasbourg un très fort sentiment d’insécurité, notamment dans les catégories comme celle des parents de jeunes enfants ou celles des personnes âgées. Le sentiment que la ville n’appartient plus aux piétons et que ceux-ci n’y sont pas les bienvenus, même dans les zones les plus « piétonnes » se répand très rapidement.

 

Les « courriers des lecteurs » des différents médias en portent régulièrement le témoignage et chacun, en ville, a une histoire à raconter sur un proche qui a été renversé par un cycliste indifférent, voire agressif. De très nombreux accidents corporels légers ne font évidemment pas l’objet de constat et échappent aux statistiques. La réalité n’en est pas moins là.

 

La municipalité de Strasbourg donne l’impression d’être totalement aveugle à ce problème. Au contraire même, puisque la répression des comportements délictueux des cyclistes a tendance à baisser (109 PV pour le premier semestre 2014, chiffre déjà ridicule, à comparer avec 741 infractions constatées pour le 2013, pour moitié environ par la police municipale et rurale).

 

Cette insécurité permanente du piéton est au cœur d’une nouvelle violence urbaine qui, à l’instar des nuisances sonores, génère une multitude de micro souffrances dans la population et contribue à la montée de frustrations de plus en plus palpables.

 

En conclusion, on constatera que le développement de la sensibilité aux nouvelles formes de violences urbaines et les souffrances que celles-ci provoquent ne dépendent pas du caractère spectaculaire des agressions subies : nos villes ne sont plus des coupe gorges, mais le bruit la nuit ou le risque permanent d’être renversé par un vélo n’en sont pas moins perçus comme une violence souvent insupportable. Pour beaucoup, la ville est redevenue le lieu de l’insécurité, ce qui est, historiquement contradictoire avec sa vocation initiale.

 

Philippe Breton

Ovipal

Version du 6 janvier 2015



06/01/2015
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