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Le clip d’Abdelos sur le Neuhof : un imaginaire de guerre civile ?

Le clip du rappeur Abdelos, qui met en scène des armes, des drapeaux maghrébins et de la drogue, relève-t-il de la liberté de création, du trouble à l’ordre public ou d’un imaginaire communautaire aux limites de la guerre civile ? Une réponse plus ferme du monde politique sur cette question tarde à venir.

 

 

Comment analyser et interpréter l’affaire du clip du rappeur Abdelos, qui met en scène une bande de jeunes dans le quartier du Neuhof à Strasbourg, brandissant des armes, des drapeaux maghrébins et de la drogue ? [Clip visible ici]. Cette affaire a fait, comme on dit, le buzz : la vidéo du clip a été vu plus de 112 000 fois et tous les grands médias nationaux ont évoqué l’affaire. Une enquête de la police a été diligentée par le procureur de Strasbourg. C’est affaire peut s’analyser à plusieurs niveaux.

 

 

Liberté de création ou trouble à l’ordre public ?

 

Au premier niveau un rappeur peu connu choisit de faire un clip dont le côté provocateur, borderline, est sensé lui assurer un certain succès. Il s’agit donc d’une manœuvre de communication artistique qui pourrait très bien se défendre au nom de la liberté de création. Nous aurions affaire dans ce cas à un second degré et le rap, comme d’autres musiques, y a bien droit. C’est le sens des commentaires du journal Les Inrockuptibles.

 

Mais il y a un deuxième niveau, qui excède et dépasse la question musicale et culturelle. Les scènes qui sont représentées, notamment avec les armes brandies et le quasi mode d’emploi de la fabrication de la drogue, pourraient relever d’une qualification pénale d’apologie de la violence et du trafic de stupéfiants. Tout le monde sait que, dans cette banlieue comme dans d’autres, il y a effectivement un problème d’armes qui circulent et de trafic de drogue massif. Le second degré, comme fiction artistique, se replie très concrètement sur une réalité dont le clip n’est pas simplement la représentation, mais, compte tenu des paroles de la chanson, l’apologie. Il y a donc bien un deuxième niveau d’interprétation en termes d’ordre public.

 

Un troisième niveau se superpose aux deux premiers, qui est l’image donnée de ce quartier au travers de ce clip. Là où, au deuxième niveau ce sont les autorités de l’État, via le parquet, qui se sont mobilisées, à ce troisième niveau ce sont les instances politiques notamment la mairie de Strasbourg qui ont réagi. L’adjoint au maire, Mathieu Cahn, atterré, a déclaré sur BFM TV, que « le Neuhof ce n’est pas ça »  et que s’il y avait un délit, il fallait qu’il soit puni.

 

Nous sommes ici dans le jeu politique normal, où les uns défendent la politique de réhabilitation des quartiers qu’ils mènent et où les autres, pour l’instant silencieux, ne manqueraient pas d’y voir une critique de la municipalité, voir du gouvernement en place.

 

Un imaginaire communautaire

 

L’affaire pourrait en rester là s’il n’y avait, de façon sous-jacente, un quatrième niveau d’interprétation plus problématique. L’imaginaire sur lequel ce clip repose n’est pas simplement celui des dealers de drogue. Il n’est pas simplement  la pâle imitation des clips américain de rap « gangsta ». D’autres éléments apparaissent qui dépassent largement ce cadre. Le « gangsta » americain est un monde de pin up en short qui se trémoussent langoureusement, de gourmettes et de chaînes en or ainsi que de voitures puissantes. Cet imaginaire est celui du culte de l’argent et du plaisir facile.

 

L’imaginaire que met en scène le clip d’Abdelos est d’une toute autre teneur. Il y a d’abord la présence très affirmée de plusieurs drapeaux de pays du Maghreb. Il y a ensuite ce fait notable que l’ensemble des acteurs bénévoles de cette mise en scène sont des hommes souvent jeunes, à l’exclusion de toute présence féminine. On y voit au passage un geste antisémite. La référence communautaire pan maghrébine est donc centrale. Cette référence communautaire s’ancre dans un territoire, la cité du Neuhof. Un territoire avec des ressources, la vente de drogue, banalisée et institutionnalisée, industrie en quelque sorte normale. Un territoire communautaire, enfin, défendu l’arme à la main, notamment contre l’État et la police. Nous entrons là dans un imaginaire de guerre civile à base communautaire.

 

Si l’on analyse, même sommairement, les différents commentaires que ce clip a suscités dans les réseaux sociaux, on distinguera une majorité de commentaires issus de personnes s’identifiant comme maghrébines. Outre les quelques voix qui s’élèvent pour défendre in abstracto la liberté d’expression et de création, deux tendances se dégagent. Les uns expriment leur dégoût devant l’image donnée des maghrébins et considèrent que ces voyous ternissent la réputation du quartier et de ceux qui veulent s’intégrer à la France. Les autres critiquent vivement ce clip au nom de la vertu islamique qui condamne l’usage et le trafic de drogue. Nous sommes bien là sur le plan d’un imaginaire identitaire et politico-religieux.

 

Au final, on peut se demander si focaliser l’analyse uniquement sur la question de l’atteinte éventuelle à l’ordre public ou de la liberté de création, n’évite pas les questions posées par le quatrième niveau, celui d’un imaginaire communautaire qui se construit ici très clairement, en rupture avec les lois de la république et flirte avec la question de la guerre civile. On attendrait donc des élus de tous bords une réaction plus vive sur cette question.

 

Philippe Breton

ovipal

version du 26 mai 2015

 

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26/05/2015
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