. . . . OVIPAL - OBSERVATOIRE DE LA VIE POLITIQUE EN ALSACE . . . .

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L’entreprise France fera-t-elle société ?

Tout modèle de développement économique est aussi un modèle de société. Le modèle actuel prôné initialement par les économistes néolibéraux (Hayek, Friedman) puis par Mme Thatcher, M. Schröder, dans une certaine mesure également par Mme Merkel et aujourd’hui par le groupe des élus du mouvement « En Marche », se veut essentiellement anti-corporatiste. Méfiant à l’égard de l’interventionnisme étatique et de la protection de l’emploi il est fondé sur le marché, la concurrence (transnationale), l’entreprise privée, l’initiative individuelle, l’innovation technologique, notamment dans les NTIC, la réduction de la dépense publique et du secteur public (privatisation), la modération salariale, la flexibilisation du marché du travail, etc.

 

En dépit de ses performances discutables ce modèle se déclare plus moderne, plus dynamique, plus favorable à la croissance et à l’emploi. Apôtre du changement permanent dans tous les secteurs d’activité et de la mobilité généralisée, il s’enthousiasme pour la destruction créatrice comme principale source du bien commun. Telle est à rebours, l’essence du projet politique français aujourd’hui. Ce projet est principalement centré sur deux institutions autant concurrentes que complémentaires : le marché et l’entreprise.

 

Le marché dont il est question dans le modèle actuel n’est pas celui de la théorie néoclassique qui réalise nécessairement l’optimum individuel et collectif (qui assure la satisfaction de tous les consommateurs et réalise l’objectif de toutes les firmes). Il s’apparente davantage au jeu de la catallaxie décrit par F. Hayek. Le marché hayekien confronte des anticipations individuelles incommensurables qui ne s’alignent sur aucun projet d’ensemble, sur aucun objectif commun (selon les libertariens, un tel projet serait nécessairement totalitaire). Selon la vision marchéiste, la société n’est au mieux qu’une fiction pratique, la cohésion sociale une lubie socialiste et la justice sociale une utopie absurde. Deux institutions économiques organisent principalement la société : le marché et l’entreprise. Le marché oriente l’action individuelle et opère un arbitrage qui fait apparaître, à l’issue de la confrontation des plans individuels, des réussites et des échecs, des gagnants et des perdants.

 

Ce dispositif se veut inclusif au sens où tout le monde est invité à y participer en respectant les règles du jeu mais aussi différenciatif. Car si l’égalité des chances est assurée au départ, le résultat est nécessairement inégalitaire. Notamment parce qu’il existe d’une part des entrepreneurs qui veulent sortir du lot, s’enrichir, créer, explorer et d’autre part, d’autres acteurs qui par paresse individuelle ou du fait des institutions nationales étatiques (Etat providence, protection sociale généreuse, protection de l’emploi, protections sectorielles des intérêts particuliers) renoncent à l’aventure entrepreneuriale et à la prise de risque inhérente à toute économie moderne. Les entrepreneurs ce sont ceux qui savent prendre des risques, innover, appliquer les nouvelles technologies, offrir de nouveaux produits et services (et parmi eux, les plus valorisés, les entrepreneurs d’une success story). L’idée fondamentale est d’encourager l’esprit d’entreprise chez le plus grand nombre (y compris parmi les défavorisés) et de mettre à la tête de l’Etat et du gouvernement des personnes issues de l’entreprise et ayant le sens des affaires.

 

Cette doctrine déjà ancienne (elle remonte en France au courant autoritaire de Saint Simon) est exprimée de plus en plus nettement dans la littérature économique actuelle. « Pour que l’Etat suive la voie du dynamisme, il va donc falloir que le gouvernement recrute des personnes expérimentées qui sachent comment le dynamisme est encouragé dans les divers secteurs d’activité, de l’industrie manufacturière à la banque en passant par l’éducation et la santé… Ainsi sénateurs et députés seraient issus du monde des affaires, et pourraient y retourner au terme de leur mandat. » Edmund Phelps, La prospérité de masse, p.375

 

Il est donc assez logique que le mouvement lancé par Emmanuel Macron, porté au pouvoir de l’exécutif et du législatif, au niveau national comme au niveau local, compte un grand nombre d’entrepreneurs, de manageurs et de cadres d’entreprises qui partagent cette conception de l’économie et de la société.

 

Sans doute tous les entrepreneurs et les cadres manageurs ne sont-ils pas mus exclusivement par un souci exclusif de réussite individuelle. On peut supposer que de nombreux élus de l’assemblée nationale, nouvellement engagés dans la vie politique sous la bannière du mouvement En Marche, partagent aussi une conception des institutions sociales et de la vie collective, auxquelles ils sont disposés à accorder de leur temps. Cette conception reste toutefois très marquée par la volonté de transposer dans les instances de la vie politique nationale, des valeurs et des pratiques qui relevaient jusqu’ici de la sphère économique privée : prise de risques économiques, évaluation des performances et des parcours individuels, incitations monétaires, privatisation, libéralisation, autonomie personnelle et responsabilisation, etc.

 

De fait, au moins depuis la LOLF et la RGPP, l’Etat avait-il déjà commencé à adopter les techniques du secteur privé pour réformer ses propres administrations : réduction des budgets, réduction du nombre de fonctionnaire, introduction d’indicateurs de performances collectives et individuelles pour combattre les rentes et contrôler l’efficacité des politiques publiques.

 

Parmi les valeurs véhiculées par ce nouveau mouvement politique il y a essentiellement une conception et même une philosophie de l’individu dans une société de marché. Il est essentiel de fournir à tous les individus les mêmes chances au départ (s’éduquer, acquérir un capital de connaissances, porter un projet, créer son entreprise). Cela étant le marché offre à chacun de nombreuses opportunités. Il est de la compétence de l’Etat de le faire savoir, d’assurer cette égalité de départ face à la possibilité de se réaliser à travers des projets économiques, d’inciter les individus à saisir leur chance de réussir et de s’enrichir éventuellement sans limite. Il peut même pour cela accorder « un droit à l’erreur » et prévoir un bouclier social minimal pour les moins chanceux.

 

Par contre l’Etat n’est plus tenu de réaliser l’idéal de l’égalité des situations, individuelles et territoriales. Il lui faut également flexibiliser le marché du travail, accroître la liberté contractuelle, renoncer à la protection de l’emploi et laisser les inégalités se développer selon les mérites de chacun. Les inégalités de revenu et de patrimoine ne sont, dans ce modèle, que la traduction des récompenses que le marché accorde aux uns et des sanctions qu’il inflige aux autres. Les réformes n’ont pas d’autre objectif que de rapprocher le fonctionnement de l’économie réelle du modèle préconisé.

 

Après un court moment d’enthousiasme fondé sur l’espoir et l’auto-persuasion les Français vont constater qu’un pays dirigé, non pas nécessairement comme une entreprise mais par des entrepreneurs, des élus managers et des politiciens néolibéraux, est assez différent d’un pays dirigé par des hommes politiques classiquement libéraux. Le compromis fordien n’a plus cours. La mise en concurrence généralisée des individus et des institutions est systématiquement organisée. Par rapport à la mandature antérieure le changement ne semble pas encore très significatif ni sur le plan économique ni sur le plan philosophique.

 

C’est toujours la philosophie utilitariste qui règne en maître et avec elle une définition très particulière de la nature humaine, réduite à l’homo oeconomicus : un être abstrait, (déraciné) individualiste cherchant à maximiser qui une fonction de profit, qui une fonction d’utilité, sous contrainte budgétaire ou de production. Cependant des transformations socioéconomiques profondes se profilent : les comportements opportunistes et court-termistes se généralisent, l’instabilité, la précarité, l’incertitude et la montée des inégalités sont érigées en indicateurs du dynamisme économique. Le temps de calcul (le temps-consacré au calcul coût-avantage) s’allonge avec la dématérialisation, l’ubérisation et l’économie prétendument collaborative. Jamais le modèle économique et social français n’a été à ce point aussi proche du modèle théorique de l’économie néolibérale.

 

René Kahn

ovipal

version du 28.8.2017

 

 

 

Bibliographie :

 

Acemoglu Daron, Robinson James A. (2012/2015), Prospérité, puissance et pauvreté. Pourquoi certains pays réussissent mieux que d’autres, Markus Haller

Bomsel Olivier (2017), La nouvelle économie politique, Une idéologie du XXIe siècle, Folio essais, Gallimard

Dardot Pierre & Laval Christian (2016), Ce cauchemar qui n’en finit pas. Comment le néolibéralisme défait la démocratie, La découverte

Friedman Milton (1962/1971/2016), Capitalisme et liberté, Champs Flammarion

Hayek Friedrich A. (1989/2013), Droit, législation et liberté. Une nouvelle formulation des principes libéraux de justice et d’économie politique, PUF

Passet René (2000), L’illusion néolibérale, Champs Flammarion

Phelps Edmund (2017), La prospérité de masse, Odile Jacob

Porcher Thomas & Farah Frédéric (2016), Introduction inquiète à la Macron-économie, Les Petits matins

Tirole Jean (2016), Economie du bien commun, PUF

 



03/09/2017
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