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"Les partis politiques sont morts" Exclusif : Pascal Politanski partage avec nous sa rencontre et son entretien avec Michel Rocard le 9 juin dernier

Chronique d'un départ annoncé.

 

 

Une rencontre le 9 juin 2016  à Strasbourg,

avec Michel ROCARD.

 

Fragments

de quelques échanges politiques

avec un grand Homme politique

bienveillant.

 

Pourquoi ne faudrait-il pas évoquer à notre tour la mémoire de Michel Rocard, homme d'Etat et ancien Premier ministre de la Vème république ? Nous lui rendons hommage avec  cette chronique suite à notre récente rencontre avec Michel Rocard le 9 juin 2016 à Strasbourg.

 

Un Idéologue, toujours Visionnaire : «[...] le  capitalisme [...] financier aujourd'hui,  touche quasiment tous les secteurs de l'économie».

 

Nous débutons notre échange amical avec l'homme considéré comme l'adepte d’un ''socialisme réformiste'', comme l'homme des ''utopies concrètes''. Une chose paraît certaine dès les premiers instants de notre rencontre, Michel Rocard continue à penser et à labourer, toujours et encore, les champs de l'idéologique et du politique qu'il ne délaisse que très rarement.

 

Nous commençons par évoquer, sa copieuse préface pour le livre écrit naguère par Bernard Lambert '' Les paysans dans la lutte des classes '' (Seuil, 1970) qui fût l'un des premiers écrits qui nous avait personnellement mis en contact avec la pensée de Michel Rocard (alors leader du Parti Socialiste Unifié).

 

Il nous explique au sujet de cet ouvrage, avec sa voix au débit si magistralement maîtrisé, toute la dimension visionnaire du livre ; une analyse prophétique qui s'est entièrement réalisée poursuit-il :

 

« l'annexion directe de l'agriculture par le capitalisme n'atteint pas que les pays dits en développement, mais -dès la fin des années 1960- touche durement la paysannerie française jusqu'à la faire quasiment disparaître » . Cette lutte des classes va marquer cruellement la paysannerie française. L' «annexion par le  capitalisme industriel à l'époque, financier aujourd'hui,  touche quasiment tous les secteurs de l'économie».

 

Une lucidité politique que nous cherchons à interroger au regard du socialisme (comme projet idéologique contemporain) en lui demandant s'il trouve toujours pertinent le chapitre de conclusion du livre intitulé ''pour une agriculture française socialiste''... La réponse est nette et ne se fait pas attendre : « cela était plus qu'approprié et se justifiait »... comme si la fonction idéologique était plus que jamais de mise pour aujourd'hui ... avant de glisser vers des analyses qui mettent en cause l'abandon progressif du Politique par les partis politiques français.

 

 

Les partis politiques : «les partis politiques sont morts ... » 

 

Puis son jugement sans appel fuse  «les partis politiques sont morts ... » ...

Certes ils en arrivent à oublier leur histoire mais, pire, ils en arrivent à trahir les fondements mêmes de la transmission politique. «Ils ne sont plus du tout un lieu privilégié de l'expression politique d'abord - et c'est un comble pour les militants eux-mêmes !-  et ces partis sont encore moins des instances où se fabriquent des projets politiques pour nos concitoyens ... » ...

 

Surgit rapidement le thème de la manipulation de l'opinion publique par les médias -thème  récurrent pour ce grand serviteur de l'Etat républicain- récemment évoqué par notre interlocuteur en pointant les méfaits de la press people britannique et du Brexit.

 

L'analyse reste pour notre soirée circonscrite à la France. « Si la France est de moins en moins familiarisée avec la politique,  c'est aussi parce que la presse d'opinion politique qui était traditionnellement reliée organiquement à des partis, n'existe plus » . Cela vient signer « une grande rupture qui va par la suite être amplifiée par l'irruption des médias, tel que l'internet et les réseaux sociaux ».

 

Enfin «la vie politique conduite par une classe politique -qui n'offre plus aucun projet politique- achève le tout et n'apporte plus aucune utopie à notre pays»  ; passe une ombre en contrepoint : celle de l'évocation de Pierre Mendès-France, tentative lointaine en matière de rénovation de la vie politique française.

 

 

Au service de l'Etat : «la décision la plus lourde la Vème république ... » 

 

Dans ses commentaires sur l'Etat, l'ancien Premier ministre (1988-1991) se plaît à démontrer son rôle en qualité de grand commis de l'Etat républicain. A l'entendre, nous ressentons bien à quel point la fonction a été importante, solennelle et investie. Il tient à souligner en se référant à cette expérience la difficile et longue décision qu'il eut à prendre au sujet du ''Charles de Gaulle'', le navire-amiral de la Marine nationale française.

 

Commandé par l'Etat début 1986, la première quille posée fin 1987, il fallut assurer les financements pour toute la durée de sa construction (le lancement de ce porte-avion ne fut effectif qu'en mai 1994). Cela constitue « la décision financière la plus lourde qu'un Premier ministre de la Vème république ait eu à prendre ! ». Non sans fierté, il nous explique qu'en dépit de la lourdeur budgétaire, ce fut l'argument diplomatique qui fît pencher la balance de la décision ; les militaires américains expliquaient que « la France pourrait peser stratégiquement du point de vue géo-politique, car elle [la France] serait le seul pays -en dehors des  États-Unis à disposer d'un porte-avions à propulsion nucléaire» .

 

Le  rival de François Mitterrand au sein du PS, revient également sur son passage à Matignon et nous explique de manière très pédagogique quels étaient les clans en présence à l'Elysée, d'un côté, il y avait tous ceux qui voulaient ma [sa] peau « de l'autre, ceux que l'on qualifiait de socialistes ''à visage humain''... ceux-là constituaient le groupe de personnes avec lesquelles il était possible de discuter ! » précise t-il, non sans humour certainement grâce au recul du temps.

Certains d'entre eux étaient même là, lance t-il, le 9 octobre 2015 dans la salle des fêtes de l'Elysée  lorsqu'il reçût des mains de  François Hollande la plus haute distinction républicaine, la grand-croix de la Légion d'honneur.

C'est à ce stade de la conversation,  nous en arrivons à échanger sur la question de l'amitié.

 

Y a-t-il une amitié possible en politique ?

 A l'évidence, celui qui adhère dès l'âge de 19 ans (en 1949) aux Étudiants socialistes SFIO et qui devient par la suite le leader de la ''deuxième gauche'' prend un léger temps de réflexion avant de  répondre que « cela est possible, mais il faut y mettre beaucoup de volonté et de courage ». Peut-être pensait-il précisément à quelqu'un ou pas ? Nous ne le saurons pas car aucun nom n'est prononcé. Le temps s'échappe et vers 23 heures s'installent pour nous tous les premiers signes de fatigue. Il est temps de nous quitter. Dommage.

 

 

Paroles et cadeaux. Michel Rocard offre à notre hôte invitant son dernier livre ''Suicide de l'Occident, suicide de l'humanité ?'' ; notre hôte invitant donne à Michel Rocard la BD ''La Présidente'' , de François Durpaire et Farid Boudjellal, ouvrage qu'il ne connaissait pas... J'ai très envie de lui demander si ces titres lui paraissent prémonitoires ? Je me retiens. Bien trop de fatigue maintenant pour en parler. Je crois deviner et je me plais à rêver sa réponse ou plutôt la construction de cette réponse : « Si ..., alors... ». Les gorges se resserrent. Un  cocon d'affection entoure Michel Rocard.

 

 

 

 

Pas de testament, simplement un morceau de vie, quelques idées échangées avec un grand Monsieur, bienveillant, et d'une intelligence politique rare. Un grand homme politique est passé.

 

Peut-être la politique de la France n'a-t-elle pas su lui donner toute la place que méritaient ses idées ?

 

Pascal Politanski (Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques)

 

Ovipal

Version du 7 juillet 2016

 

 

 

PS : Un seul regret pour conclure. Il manquera toujours un lecteur à cette chronique. Celui qui me manque déjà, je le connais au moment où je conclue ce propos.

 



06/07/2016
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