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S'agit-il d'une consultation politique ?

 

Une consultation politique des temps modernes

Choisir le nom de sa région à l’ère des objets connectés

 

Paradoxalement, (parce que la région est nommée sans l’être véritablement), sur le site de la région : Alsace Champagne-Ardenne Lorraine[1] il nous est proposé, du lundi 14 mars et jusqu’au vendredi 1er avril, de participer au choix du nom de notre nouvelle grande région : « Participez à la consultation : choisissez le nom de Notre Nouvelle Région » est-il écrit sur le site. Sous l’invitation figure une vidéo qui met en scène de façon saccadée une grande diversité de citoyens apparemment très volontaires et actifs, au sens civique aiguisé qui affirment : « j’ai choisi » et formulent chacun une réponse succincte, plus convaincue  que convaincante : « parce que c’est ma région, parce que c’est un nouveau défi, parce que je suis responsable, parce que nous écrivons une nouvelle histoire, parce que c’est un acte citoyen, parce que c’est historique, parce que c’est mon territoire, parce que je m’engage, … etc.»

 

Qu’on me permette d’évoquer avec un brin d’humour les différentes impressions ressenties et les idées qui me sont passées par la tête à l’occasion de cette consultation politique quelque peu orwellienne, à l’époque des objets connectés, à laquelle j’ai participé.

S’agit-il d’une consultation politique ? La possibilité de participer au choix du nom de sa région en cliquant sur une suggestion parmi quatre, dans un laps de temps très court, sans réflexion, ni débat public préalable laisse à penser qu’il s’agit davantage d’un sondage pour le choix d’une marque ou d’un produit que d’un choix véritablement démocratique et d’un geste politique. En outre cette abondance de « j’ai choisi », outre qu’elle renforce le sentiment d’une entité collective constituée exclusivement par la somme des individualités, ne parvient pas à effacer la désagréable impression que ni les citoyens, ni les collectivités n’ont été consultés dans le cadre du redécoupage régional opéré par la réforme territoriale de 2015. De fait, ils n’ont pas choisi.

 

A ce sujet, le Congrès des pouvoir locaux et régionaux du Conseil de l’Europe (CPLRE) vient de produire un rapport intitulé : « La démocratie locale et régionale en France » en vue de sa 30ème session (22-24 mars 2016) dans lequel les rapporteurs « se montrent préoccupés par l’absence de véritable consultation des collectivités locales» lors de la réforme territoriale, et stigmatisent successivement :

- Une « recentralisation au niveau national des décisions fiscales locales » ;

- Un « déséquilibre financier entre les collectivités territoriales »

- « L’insuffisance de consultation des représentants des collectivités territoriales pour les décisions les concernant directement et la trop faible sollicitation des représentants d’associations de pouvoirs locaux »,

- « La suppression de la clause générale de compétence…, ce qui restreint le champ des prérogatives des collectivités locales » ;

Ce faisant, le Congrès conclu « La loi sur la fusion des régions qui a fait l’objet de débats et de votes au Sénat ne respecte pas les exigences de l’article 5 de la Charte (Il s’agit de la Charte européenne de l’autonomie locale signée par la France signée par la France en 2009 mais non encore ratifiée). « Les activités sénatoriales ne peuvent pas selon la délégation s’apparenter à une forme de « consultation » au sens de la Charte ». Il recommande aux autorités françaises de revoir le processus de consultation des représentants directs des collectivités locales. En résumé, la France, pays des droits de l’homme ne semble plus satisfaire les exigences européennes en matière de démocratie locale. Faute de choisir le périmètre de sa nouvelle région, le citoyen est cependant invité, via internet, à contribuer au choix du nom de la nouvelle entité. C’est mieux que rien, mais ce n’est pas pour autant facile.

 

Choisir le nom de sa nouvelle grande région entre quatre possibilités est loin d’être évident surtout que la veille encore j’en ignorais trois. Pour participer au vote électronique, il nous est demandé de choisir impérativement et exclusivement entre : « Rhin-Champagne » ; « Acalie » ; « Nouvelle Austrasie » et « Grand-Est ». J’ai d’abord apprécié le fait que le document rappelle doctement le devoir civique de chacun : « Parce que cette Région est la vôtre, votre participation est essentielle ! », mais je reconnais que les courts commentaires associés aux différentes propositions m’ont laissé perplexe. Si « Rhin-Champagne » est en effet joli, chargé de culture et évocateur de la diversité des vignobles, il faut être assez compétent en géographie (bien connaître le périmètre du bassin versant du Rhin) pour admettre que cette réalité géographique existe, qu’elle inclut la Lorraine et qu’elle sera universellement reconnue. L’argument utilisé relève davantage du marketing territorial et d’une notoriété mondiale supposée : « dynamisme économique, nom, facile d'usage et traduisible dans toutes les langues, rassemble tous les habitants autour d’une dénomination connue dans le monde entier », plutôt qu’il ne repose sur une unité politique construite et choisie.

 

« Nouvelle Austrasie » et « Acalie » m’ont laissé rêveur et songeur, pour ne pas dire égaré (merci à Bernard Schwengler pour son article qui me rafraichit une mémoire qui n’était sans doute pas initialisée sur cette question : « De nos jours bien peu de monde est capable de se souvenir des hauts faits des rois Théodoric, Théodobert, Sigebert ou de la reine Brunehilde (à l’exception peut-être de ceux  de Dagobert 1°, roi d’Austrasie de 622 à 632 »). Je peine à imaginer les ambitions  contemporaines de la Nouvelle-Austrasie. Si l’Austrasie des Francs du Haut moyen-âge, bien antérieure à la partition de l’empire de Charlemagne entre ses trois petits fils (Traité de Verdun de 843) Charles le Chauve, Lothaire et Louis le Germanique, ne me parle point et me projette dans un passé brumeux, l’Acalie m’inspire mentalement un joyeux et dansant Kazatchok (Acalie, Acalie, Acal-là). Le commentaire officiel qui accompagne cet acronyme substantivé, rejoint mon sentiment de dynamisme trépidant et confirme le fait qu’il s’agit toujours de marketing territorial et de produits (acaliens) : « Ce nom veut inciter à la découverte de la région pour devenir une véritable marque de nature à faire rayonner le territoire ». Nous-autres les acaliens nous rayonnerons au moins autant que les hauts-de Franciens[2]

 

Enfin « Grand-Est », dont je  reconnais qu’il est moins émoustillant que les propositions précédentes, a pourtant selon moi le mérite de redonner le sens de l’orientation après ces différents vertiges sémantiques. Il nous rappelle que cette région ambitieuse appartient à un espace national et s’y rattache géographiquement par l’est (plus exactement le nord-est)

 

Enfin la procédure de vote est elle-même cocasse puisqu’il faut préalablement effectuer un petit calcul arithmétique  (« afin de lutter contre les robots et de prouver que vous êtes une personne ») puis cliquer sur le message renvoyé dans sa messagerie pour valider son choix. Désormais les humains n’ont qu’à bien se tenir. Ce n’est plus aux robots que l’on fait passer un test de Turing mais aux administrés de prouver leur humanité… par un calcul et un clic !

Il m’a semblé en effet à cette occasion que le test informatique était mal choisi. A l’inverse du CAPTCHA (completely automated public Turing test to tell computers and humans apart ) généralement utilisé en ces circonstances, qui assure à l’ordinateur que la réponse n’est pas générée par un autre ordinateur mais par un être humain, le test auquel j’ai dû me prêter (1 + 4 = ?) ne me prouve aucunement que je ne suis pas une machine désireuse de participer au choix du nom de ma nouvelle région rayonnante dont le nom, « facile d'usage et traduisible dans toutes les langues, rassemble tous les habitants autour d’une dénomination connue dans le monde entier ». Tous les habitants humains, vraiment ?

 

René Kahn

Ovipal

Version du 16 mars 2016

 

 

Eléments de bibliographie :

 

CPLRE (2016), La démocratie locale et régionale en France, rapport du Congrès des pouvoirs locaux sur l'état de l'autonomie locale en France, rapporteurs Jakob (Jos) WIENEN, Pays-Bas (EPP/CCE) & Gudrun MOSLER-TÖRNSTRÖM, Autriche (SOC).

Juillard Etienne (1974), « La Région », Contributions à une géographie générale des espaces régionaux », Editions OPHRYS



16/03/2016
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