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« Un électeur sur quatre a voté FN », énoncé propagandiste ?

« Un électeur sur quatre a voté FN ». Ce simple énoncé, marqué du sceau de l’évidence après l’annonce du résultat des élections européennes, est martelé sur les ondes depuis dimanche. Il a été repris tel quel par le Président de la république lors de son allocution du lundi 26 mai au soir. Objet de désolation pour les uns, de joie pour les autres, ce chiffre est pourtant tout simplement faux !

Sauf à considérer que les abstentionnistes ne sont pas des électeurs (ce qui reste une possibilité, mais les implications démocratiques sont alors très fortes), il est tout simplement impossible de soutenir ce chiffre. Comme nous l’avons écrit ailleurs, ce sont 10 électeurs sur 100, ou 1 sur 10 si l’on veut, qui ont voté FN, et non pas 1 sur 4. Soyons précis. La France comptait, pour ces élections, 46 555 253 inscrits. Le FN a obtenu 4 711 339 voix, soit exactement, 10,11 % des inscrits.

Pourquoi donc cet acharnement général à construire l’image d’un raz de marée frontiste ? On peut proposer quatre raisons qui concourent, et convergent, dans ce qui apparaît objectivement comme un « énoncé propagandiste ».

La première tient au FN lui-même, qui a intérêt à laisser courir ce chiffre faux d’ « un électeur sur quatre ». Il se grandit ainsi artificiellement en proposant cette statistique à l’appui de la réalité politique qui le place en tête des autres partis. Cela lui permet d’éviter de dire qu’il n’a pas fait le plein des voix de la présidentielle, où le FN avait obtenu 6 421 426 voix, soit 13,95 % des inscrits.

La deuxième raison tient au fait que les autres partis politiques n’ont pas intérêt, pour une question d’image, à faire un tel calcul. Il conduirait à voir clairement que le PS, par exemple, parti au pouvoir, n’a obtenu que 5,69 % des inscrits ! La défaite est déjà rude, s’il faut en plus y ajouter les chiffres réels…

La troisième raison tient à la stratégie quasi automatique de la gauche, depuis que François Mitterrand l’a mise en œuvre, de « diabolisation » du FN. Parti « fasciste et néonazi », le FN constituerait une « menace grave pour la  démocratie ». Mettre en scène cette menace a constitué, d’élection en élection, un ressort majeur pour tenter de marginaliser la droite, en appelant au « vote antifasciste utile ». Longtemps cette diabolisation a tenu lieu de programme. Comme le montre très bien Pierre-André Taguieff, après avoir porté ses fruits, cette stratégie de diabolisation, bien utilisée par le FN lui-même pour capter les voix des exclus, est devenue totalement contreproductive. Elle est, pour cet analyste, directement responsable de la montée actuelle du FN. Un élément clé de cette mise en scène est une présentation des chiffres qui évoquent une marée électorale qui menace de submerger la France (un électeur sur quatre !).

La quatrième raison tient à une caractéristique structurelle de l’univers médiatique, dont la raison d’être est l’événement. Les médias sont particulièrement sensibles à ce qui fait rupture, drame, catastrophe. C’est le sang même de l’actualité. Dans un contexte de diabolisation acceptée à la fois par les partis traditionnels et par le FN lui-même, difficile de résister à ce qui fait périodiquement événement. Là où la politique intéresse peu l’auditeur, sa dramatisation symbolique (le diable et son retour) fait audience[1].

Chacun porte donc une responsabilité dans l’acceptation de cette déformation flagrante d’un simple chiffre. Mais du coup, cette convergence (et le fait que les médias ne jouent pas sur ce point précis leur rôle d’analyseur objectif) confine à faire de ce simple énoncé « un électeur sur quatre a voté FN », un outil de propagande dont chacun pense qu’il sera entièrement à son service.

 

Philippe Breton
ovipal
 


[1] Notons, pour rendre justice aux exceptions à cette règle dans le cadre du compte-rendu des résultats des Européennes 2014, les chiffres donnés par rue89 à Strasbourg, qui mentionnent clairement le pourcentage des voix obtenues sur le nombre des inscrits : //www.rue89strasbourg.com/index.php/2014/05/25/politique/europeennes-les-resultats-strasbourg-par-bureau-de-vote/ ainsi que l'analyse du "trompe-l'oeil" que constituent ces résultats dans l'article de Jacques Fortier (DNA du 27 mai : //www.dna.fr/politique/2014/05/27/fn-succes-en-trompe-l-oeil)



27/05/2014
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