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Vie nocturne à Strasbourg : un débat impossible ?

L’été 2014 a été marqué à Strasbourg par une vive polémique au sujet de la vie nocturne à Strasbourg. D’un côté les élus municipaux de la Ville, notamment Mathieu Cahn, chargé de l’animation, des « experts », comme Luc Gwiazdzinski, géographe, et, de façon plus floue, des membres des « lobbies » de la nuit, de l’autre des associations de riverains comme « Calme Gutenberg » ou l’ARREN (association pour le respect des riverains des établissements de nuit ») et de nombreux habitants de Strasbourg qui abondent le courrier des lecteurs par exemple des DNA.

L’enjeu concerne le bruit et les nuisances sonores générées par les usagers des établissements ayant l’autorisation d’ouvrir la nuit (plus de 80 sur la ville).

Le débat entre riverains et municipalité a pris un tour très aigre suite à deux évènements. D’une part la publication, sur le site de « Calme Gutenberg », de vidéos destinées à informer le public sur la réalité de ces nuisances et d’autre part la réaction des élus à ces interpellations. Ces derniers ont utilisés des termes très violents pour qualifier l’action des premiers, n’hésitant pas à parler, comme Mathieu Cahn, de « méthodes dignes du KGB » ou, comme Luc Gwiazdzinski, de « pratiques inacceptables qui rappellent les heures sombres de notre histoire » » (DNA du 9 aout 2014). L’affaire a trouvé un double développement, d’abord du fait que la presse nationale s’est emparée du thème, et ensuite que l’opposition locale UMP et FN, en a fait un cheval de bataille, trouvant là une occasion de s’en prendre à la municipalité socialiste.

Deux questions se posent, quand on regarde sereinement les éléments de ce dossier.

La première concerne la légitimité des méthodes consistant à saisir, puis à publier sur internet des images vidéos d’un phénomène que l’on veut dénoncer. Pour apprécier cette question, il faut la sortir du débat politique et social local et la recadrer dans une analyse plus générale du rôle et de la fonction des images dans notre société. Internet a fourni l’outil de nouvelles pratiques consistant à publier des vidéos dans un espace public accessible à tous, notamment sur des sites comme you tube. On y trouve des très nombreuses images, prises par des particuliers, qui ont filmé, dans l’espace public, des scènes susceptibles d’intéresser le public. A titre d’exemples, des accidents de la route, des bagarres, des interventions policières, des vols et des actes de délinquances, des manifestations diverses. Ces images constituent désormais une source d’information largement utilisées et souvent relayées par les médias. Les attaques de synagogues cet été, notamment à Sarcelles, ont fait l’objet de nombreuses vidéos publiées sur internet. Elles constituent une précieuse source d’information sur ce type de violences.

Ces nouvelles pratiques appellent cependant quelques réserves. En principe la vie privée et le droit à l’image, doivent être préservés. Dans les faits on n’a pas demandé l’autorisation aux millions de personnes qui apparaissent filmées sur internet. Après un temps de flottement, « Calme Gutenberg » a décidé de flouter les visages sur les vidéos qu’elle publie, allant bien au delà de ce qui est maintenant communément admis. Les reportages de télévision, publique ou privée, floutent rarement leurs images de foule…

Une autre réserve, plus fondamentale, tient à la qualité informative de telles vidéos. Il suffit d’un cadrage  partial, d’un découpe temporel approprié, d’un choix subtil d’image, ou, tout simplement d’un désintérêt pour l’objectivité, pour qu’un événement soit déformé, voire manipulé par une source qui y a intérêt. L’image est trompeuse, Socrate l’avait déjà remarqué, bien avant internet !

En l’occurrence la question n’est pas de savoir s’il est légitime ou non de publier des vidéos de fêtards sortant bruyamment d’établissement de nuit, mais de savoir si celles-ci reflètent la réalité du bruit la nuit. C’est donc aux associations concernées d’être convaincantes sur ce point si elles veulent se faire entendre. En l’état actuel des choses, ce que chacun peut voir sur Internet, n’est pas la réalité de quelques étudiants parlant fort et discutant de Kierkegaard dans la rue, mais bien plutôt de véritables actes de violences urbaines favorisés par l’alcool et qui ne peuvent susciter que l’indignation. Nous ne sommes plus dans le cadre d’une « jeunesse qui s’amuse » mais dans celui de la délinquance pure et simple. Mais cela est à confirmer en quelque sorte par une méthodologie appropriée, pour que ces vidéos deviennent le support éventuel d’une véritable information citoyenne.

La deuxième question, plus politique celle-là, est la nature incompréhensible de la réponse des élus au problème de nuisances sonores la nuit. Cette réponse échappe à toute rationalité politique. Utiliser de tels amalgames (KGB, fascistes) pour parler de citoyens et d’associations qui ne font qu’exprimer de façon légitime des revendications concernant la qualité de la vie en ville, qu’ils aient raison ou pas, échappe à l’entendement, si on veut bien y regarder avec un peu de recul. Les élus PS et verts s’attaquent brutalement à ce qui est probablement le cœur de leur électorat. Nous avions rappelé ici même, le découplage, dans les quartiers populaires de Strasbourg, des électeurs et du vote de gauche, et voilà que les élus s’en prennent brutalement aux résidents du centre ville, qui constituent pour l’essentiel une classe moyenne favorable à la gauche dans les quartiers concernés. Plusieurs membres de ces associations n’ont pas hésité à rappeler que, jusque là, ils étaient électeurs du PS.

Les élus concernés se sont cabrés autour d’un seul argument : développer l’attractivité de la ville en la faisant vivre la nuit. On comprend qu’ils aient probablement été touchés au cœur par la publication, et leur reprise au niveau national par les médias, des vidéos en question. Ce que l’on y voit y est particulièrement contre productif du point de vue de l’ « attractivité » (vomi, bouteilles cassées, bagarres, coma éthylique, agressions sexistes, cris et volonté explicite de s’en prendre aux riverains), loin de l’image d’une vie nocturne festive et créative.

Ne nous y trompons pas, la majorité socialiste-vert joue sa crédibilité et ce qui lui reste de popularité, dans la gestion de ce dossier, qui nécessite de sortir de l’enfermement dans une bulle idéologique, certes confortable, mais conduisant tout droit à l’abîme politique.

 

 

Publié le 17 septembre 2014

corrigée le 18 septembre 2014

 

Philippe Breton

ovipal

 

Pour juger sur pièces :

 

L’article du Nouvel observateur

//tempsreel.nouvelobs.com/vu-sur-le-web/20140813.OBS6248/a-strasbourg-facebook-envenime-le-debat-sur-la-vie-nocturne.html

 

Les vidéos de Calme Gutenberg

https://www.youtube.com/channel/UCW7QXfvEugt84lgp68mLdVg

 

et notamment 

https://www.youtube.com/watch?v=9KHh5ovDWqg



17/09/2014
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