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Crise du Covid-19 : La statistique publique et la culture du chiffre, une nouvelle religion païenne ?

Les premières religions païennes chez les grecs étaient des religions d'état, ce qui veut dire qu'elles étaient des cultes publics ou civils et qu'elles avaient fonction d’unification nationale et valeur publique. Avec la crise du Covid-19, nous croulons sous une avalanche de chiffres qui renvoie aux fonctions étatiques de la statistique publique, outil de décision politique, à forte résonance médiatique notamment en temps de crise ! Le chiffre ferait-il office de nouvelle religion païenne ?

Taux de mortalité par rapport à la « normale », par rapport à « telle autre pandémie virale », de « telle » ou « telle année », taux de saturation des lits en service de réanimation, nombre d’admission dans les hôpitaux, nombre de personnes contaminées par malade…. La statistique publique est devenue diapason des comportements, tente d’harmoniser notre lecture collective de la crise. Chaque matin, nous écoutons le flot chiffré pour estimer le degré de stabilisation de la pandémie. Pour espérer l’amorce d’une décrue du « premier pic »… en attendant le deuxième !

Nous savions que l’usage des statistiques était devenu incontournable pour comprendre nos sociétés et le quotidien de nos vies : pour envisager notre espérance de vie et, plus spécifiquement avec la crise sanitaire du Covid-19, pour estimer le probable d’une mort qui - nous le savons depuis - touche bien plus les personnes âgées, obèses et celles connaissant différentes insuffisances (respiratoire, cardiaque, rénale, etc). Gare à l’accumulation des critères.

Le sociologue Emile Durkheim voyait ainsi la naissance du sentiment religieux dans les moments deffervescence collective, où les individus dun groupe communient dans une même pensée et dans une même action. « Une fois les individus assemblés, décrit le sociologue, il se dégage de leur rapprochement une sorte d’électricité qui les transporte vite à un degré extraordinaire dexaltation ». L’exaltation pour ce qui nous concerne relie nos analyses et nos émotions dans l’isolement du confinement généralisé.

Quelle valeur sociale du chiffre dans cette crise sanitaire ?

Il ne s’agit pas ici d’orienter la réflexion autour de ce qui concerne la construction sociale du chiffre (autrement dit d’évoquer la fabrication des chiffres de la statistique publique), ni d’interroger la validité scientifique du chiffre (la réalité des faits quil est censé décrire), mais plutôt de nous intéresser à la valeur sociale du chiffre. La crise sanitaire que nous connaissons (à l’instar d’autres évènements politiques) s’articule autour d’informations quantifiées dont certaines sur-médiatisées pourront même faire office de point « mort » de laction publique ; d’autres permettront d’organiser certaines orientations politiques peu explicitées car peu dicibles.

En l’occurence, rien ne vient garantir que l’usage appuyé des statistiques relatif à la question de la saturation des places en réanimation donnera lieu à une politique publique effective en matière de santé publique, ce que semble pourtant pointer la question centrale du moment. Le système daction publique opère avec une logique adossée à une « culture du chiffre » qui doit être en mesure d’ajuster le degré d’ouverture « démocratique » de la société par rapport aux questions politiques les plus vives.

Plus spécifiquement cette crise nous permet d’identifier les effets de cette incandescence statistique. L’accent politique est avant tout porté sur certaines formes de contrôle social que génère cette crise : là encore, nous l’avons dit, il ne s’agit pas de vérifier et de dire si le confinement a réduit significativement, peu ou pas du tout l’expansion du virus, mais ce qui apparaît en filigrane est le glissement vers un nouveau régime de libertés publiques qui viendra se traduire par plus de contrôle social sur les mobilités physiques et par plus de contrôle politique et numérique sur l’activité des personnes.

Or cette question relative au contrôle des mobilités et de l’activité est centrale : elle est pensée comme l’un des principaux critères devant éviter d’avoir à injecter trop d’argent public dans l’Hôpital même s’il devait à nouveau être confronté à une autre crise sanitaire. La crise du coronavirus fonctionne comme un laboratoire pour l’orientation des politiques publiques. En effet, si l’Etat est en mesure de mettre en place un arsenal juridique contraignant sur les mobilités et sur l’activité, il sera amené à dépenser bien moins d’argent pour l’hôpital, et à limiter l’impact en termes d’investissement public.

Ce qui ressort de cette nouvelle situation politique est simple : d’abord une fragilisation du lien social, puis un accroissement des inégalités et enfin un contrôle social accentué par le contexte de confinement pour faire accepter un certain type de décisions en matière de politiques publiques.

Se ré-approprier le débat démocratique autour de l’action et de la statistique publiques

Au nom du nouveau management public et de son impératif d’évaluation porté depuis 2001 par la Loi organique relative aux lois de finances (Lolf), ce sont toutes les politiques publiques et tous ses services qui doivent rendre des comptes au vu de critères d’efficience et de rentabilité. Rappelons nous que les critères de solvabilité des Etats établis par des cabinets d’audit privés est ce qui vient mondialement organiser le degré d’efficacité des politiques publiques d’un pays. Ainsi la production statistique revêt un jeu politique de première importance qui n’est pas sans incidence sur le débat démocratique et sa conduite.

Par ailleurs, concernant principalement les dépenses de l’État, la RGPP (La révision générale des politiques publiques, 2007) consiste en une analyse des missions et actions de l'État et des collectivités, suivie de la mise en œuvre de scénarios de réformes structurelles, avec comme buts la réforme de l'État, la baisse des dépenses publiques.

Cette politique doit intégrer (voire s’intégrer) au grand chantier financier structurant de ce début de XXIe siècle : la mise en œuvre de la loi organique relative aux lois de finances du 1er août 2001 (LOLF). La LOLF est LE cadre juridique qui détermine la procédure dadoption et d’exécution du budget de l’État. Il sagit d’un élément du droit public financier à la fois pratique (il fixe bien des éléments de technique juridico-budgétaire) et structurant (la façon de les présenter ou den rendre compte influe sur la conduite des politiques publiques).

Mais la LOLF présente encore une autre caractéristique : elle inscrit – à un niveau élevé dans la hiérarchie des normes, au niveau de la loi organique un cadre de pensée synthétisé sous le vocable de « nouvelle gestion publique ». Elle représente le bras de levier juridique devant aboutir à un renouvellement de lapproche de la gestion publique insistant sur sa performance : une « nouvelle gouvernance financière publique ».(2)

Les deux démarches (LOLF et RGPP) semblent donc aller de pair. Ainsi, la RGPP, mise en place à partir de 2007, apparaît comme le prolongement et la systématisation des vagues daudits dits de modernisation mis en place à partir doctobre 2005, la direction du budget et la Direction Générale de la Modernisation de l’État, devenant les copilotes de la réforme de l’État. C’est dailleurs à partir des données obtenues par la première vague daudits (2005-2007) que seront décidées les premières mesures dites de « modernisation » et de « simplification » de l’action publique.

Si la statistique a toujours été une affaire d’État, avec la remise en cause des principes de l’État social (3) et lintroduction des principes du management public (4), la statistique publique dans ce contexte néolibéral a cessé d’être une technique de production de connaissance objective permettant dexercer un pouvoir d’État sur un territoire et ses ressortissants pour devenir un instrument dans une stratégie de transformation radicale de la manière de gouverner les États.

 

 

 

Appliquée à l’action publique, lefficacité (conçue comme quête de cette optimalité) est directement fonction de la relation mesurable entre un résultat (de nature politique) et son coût (apprécié en termes de dépense publique) ; et fournir les éléments de cette mesure est la tâche de ce quon nomme aujourdhui « l’évaluation ». L’hôpital public (à l’instar d’autres services publics comme l’éducation ou l’emploi) en a déjà fait et continuera à en faire les frais. Le système du chiffre gestionnaire transforme le politique en régime de performance. Dans lesprit de la Lolf, les institutions d’État sont devenues des entreprises comme les autres, qui doivent sacquitter de la mission qui leur est confiée de la façon la plus efficace possible. Cette efficacité -qui nest que de lefficience- oblige à faire passer les pratiques administratives en régime de performance.

 

 

 

Contrôles social et démocratique à l’aune du management

A l’aune du management, le contrôle social et le contrôle du débat démocratique en direction des populations semble devenir l’un des leviers sur lequel l’Etat va tenter de jouer afin de limiter au maximum l’argent public pour l’hôpital comme pour les autres services publics.

 

 

 

Il est certain que la statistique développe une contribution informationnelle afin de mieux connaître l’état de la question politique, ici sanitaire. Mais certains statisticiens qui en viennent à écrire que cette crise sanitaire doit être relativisée au regard d’autres crises, apportent de l’« eau au moulin » des politiques budgétaires restrictives. Il conviendrait - surtout en temps de crise - que les productions des statisticiens soient suffisamment problématiques et conceptualisées afin d’éviter le détournement politicien facilité par ces nouveaux usages politiques de la statistique publique.

 

 

 

Avec cette crise, un point crucial émerge ; la question est de savoir sil est possible de faire de la nature et des objectifs de la statistique publique, un thème de mobilisation politique qui puisse être approprié démocratiquement par les citoyens. A défaut, le système étatique continuera avec sa (pseudo)science administrative et statistique à faire office de religion ou de dieu païen, en mesure plutôt que de prédire, de dicter notre futur …

 

 

 

À quoi bon faire débattre ou faire penser les citoyens sur la politique (sanitaire, etc), alors lorsquil suffit que l’Etat puisse savoir, prévoir, prédire et dicter par le chiffre ?

 

 

 

Face aux algorithmes, remettre l’humain au centre des politiques publiques

Nous sommes dépouillés et détroussés à cause de la course à la maximisation des profits immédiats, nos hôpitaux sont affaiblis à cause des logiques de management. Celles-ci veulent ignorer que les plateaux techniques et les services de réanimation ne valent rien sans les  femmes et les hommes qui sy dévouent. Si notre société a su jusqu'à présent rester debout, elle l'est surtout grâce aux gens que l'anthropologue et écrivain Pierre Sansot dénommait les « Gens de peu » (PUF, 2002) : caissières, livreurs, transporteurs, postiers, éboueurs..., mais aussi soignants, policiers, éducateur enseignants,… 

Au nom de toutes ces personnes modestes, héros du quotidien, qui s'éreintent au travail alors que nos dirigeants vasouillent et tentent en totale cacophonie de penser la programmation  du déconfinement... il convient d'énoncer la tromperie du politique, qui revient d'abord à dénoncer la tromperie sémantique qui a rendu possible l'acceptation "statistique" communément admise comme une vérité au détriment de la valeur humaine : celle qui fait que notre santé alimentaire doive se conformer aux algorithmes des groupes de l’alimentation et que les marchés de petits producteurs locaux soient étouffées. Les personnes obèses témoignent de l'ampleur des ravages de la courbe. Nous sommes également sous la coupe des algorithmes de suggestions automatiques (même pour nos achats à caractère culturel...)  ... algorithmes qui sont en train de faire main basse sur tous nos processus de décisions que nous pensons être purement personnels.

 

 

 

Nos dirigeants qui usent du chiffre (parfois indirectement soutenus par quelques statisticiens) dilatent et détournent le principe de solidarité. Ne soyons pas crédules : n'oublions pas que la pensée néo-libérale est la boussole de dirigeants qui « rentabilisent » et marchandisent tout ce qui peut l’être en pervertissant la solidaritéLa classe politique dirigeante n'a même pas besoin de faire comme dans le jeu SimCity (6) où les politiques agissent d’abord comme des groupes immobiliers, puis au fil des versions se voient remplacés par des logiciels, car ces dirigeants sont depuis longtemps au service de ceux qui conçoivent, fabriquent et font tourner les logiciels des entreprises du système économique néo-libéral.

 

 

 

Si la critique sociale prend souvent appui sur des arguments statistiques, ceux-ci doivent de toute urgence viser à exprimer et à rendre visible des exigences d’égalité et de justice. Essayons de ne pas avoir la mémoire  courte en matière de gestion de crises et pas uniquement sanitaires (si nombreuses ces derniers temps). Tentons de nous ré-approprier en tant que citoyens le débat démocratique et le débat statistique.  

 

 

 

En l’absence de débat démocratique sur la valeur sociale du chiffre, une seule vérité devrait rester à l’issue de cette crise : « 100% des morts du covid-19 compteront au maximum 10 personnes dans le cortège de leurs funérailles ». Seul ce fait objectif sera à graver dans le marbre.

 

 

 

 

 

 

Pascal POLITANSKI

Ovipal

07 mai 2020

 

 

 

 

 

 

Notes.

  1. Emile Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Alcan, 1912.

  2. Michel Bouvier, « Inventer une nouvelle gouvernance financière publique », RFFP n° 100, 2008.

  3. Giorgio Israel, La mathématisation du réel, Le Seuil, 1996.

  4. Robert Castel, « La fin du travail, un mythe démobilisateur », Le Monde Diplomatique, septembre1998.

  5. Albert Ogien, L'esprit gestionnaire, Ed EHESS, 1995.

  6. SimCity est une série de jeux vidéo débutée en 1989 pour le compte de la société Maxis. Elle met en scène des jeux de gestion permettant de créer et modifier des villes. Au fur et à mesure des versions de SimCity, le système s’est largement complexifié, des paramètres de plus en plus nombreux (la pollution fait fuir les habitants, les faibles taxes attirent les industries, labsence de caserne de pompiers cause la généralisation des incendies, etc.). Finalement, les politiques monopolisent la nature jusqu’à son épuisement.

 



07/05/2020
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