. . . . OVIPAL - OBSERVATOIRE DE LA VIE POLITIQUE EN ALSACE . . . .

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Un passeport alsacien ?

 

Quelques interrogations sur les notions d'identité et de société

 

Un Passeport Alsacien, édité en Alsace en décembre 2015, a rapidement été en rupture de stock, bien qu'il ne permette, ni de voyager, ni de s'identifier lors d'un contrôle. Tiré à 5000 exemplaires, les stocks ont été épuisés en deux jours. C'est dire si sa publication et son succès retiennent toute notre attention à l'Ovipal car cet événement nous semble bien caractériser, à sa manière, la période d'agitation politique qui a traversé la classe politique alsacienne et les débats qui ont couru au sein de la population au sujet de la « Grande Région».

 

"Rien à voir avec la politique" clament les promoteurs du passeport alsacien. Et pourtant... ses initiateurs l'Union Internationale des Alsaciens, L’AMI Hebdo et Made in Alsace insistent : "Affirmez votre attachement à notre Région en réservant votre Passeport alsacien ...".  « Le passeport alsacien n’est pas un document officiel. Il est un outil de promotion de l’Alsace et un symbole de reconnaissance de l’identité alsacienne en France et dans le monde. Sa possession souligne un attachement fort, de cœur, de raison, d’histoire à l’Alsace, sa langue, sa culture, sa gastronomie, ses territoires et ses particularismes. Il ressemble à un vrai ! » concluent-ils !

 

Effectivement, rien de plus similaire, à quelques différences près qu'il paraît nécessaire de noter :

 

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Comme le passeport français, il est de couleur rouge bordeaux. Le mot « PASSEPORT ALSACIEN» est inscrit en dessous des armoiries ; seule différence notable cette fois, les mentions « UNION EUROPÉENNE » ainsi que « RÉPUBLIQUE FRANÇAISE » n'y figurent pas ; ce sont -de gauche à droite et en bas -  les drapeaux français, européen et alsacien qui se côtoient. Le passeport alsacien, comme le français, utilise le modèle standard de l'Union européenne avec ses 32 pages.

 

Des pages «pour faire aimer et connaître l’Alsace» expliquent les concepteurs du passeport alsacien. « L’objet du délit » se compose de 32 pages en couleurs qui comportent des rubriques sur les spécificités et les réalités alsaciennes d’aujourd’hui (chiffres clés, symboles, folklore et traditions, tourisme, gastronomie, viticulture, industrie brassicole, tissu économique, université, langue régionale, droit local, personnages célèbres, l’Alsace européenne, etc). Toute l’Alsace comme on l'aime … Un concentré à porter sur soi (...) qui permet en outre d'y mentionner son état civil personnel (...) » [Sources : http://www.passeport-alsacien.com et http://www.madeinalsace.com/le-passeport-alsacien-pour-tout-savoir-sur-lalsace-ou-presque/]

 

 

En quelque sorte un ''vrai-faux passeport'' pourrait être l'expression qui correspondrait peut-être mieux aux enjeux et aux défis qu'auront voulu lancer ses créateurs ! En filigrane à cette opération de promotion des traditions et de la culture alsacienne, se dessine en creux une riposte ''soft'', sans oser véritablement l'écrire ou le dire, au projet de Grande Région qui allait débuter institutionnellement le 1er janvier 2016 ! [Ecoutez à ce propos https://www.francebleu.fr/.../gerard-staedel-presente-le-passeport-alsacien 02 février 2016]

 

Une initiative qui n'a pas été la seule puisque quelques semaines auparavant (en novembre 2015) est paru l'ELSASS PAS, édité quant à lui par le Fonds international pour la langue alsacienne [FILAL, www.filalsace.net].

 

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Le ELSASS PAS ne cache pas son jeu.  Il s'intitule « Passeport d'identité alsacienne ; Mir wan bliéwe wàs mir sinn » et il  affiche clairement son propos : «(...) avec la disparition de la Région Alsace, les Alsaciens auront une nouvelle opportunité d’exprimer leur attachement à l’identité alsacienne en acquérant un passeport alsacien personnalisable et numéroté. Aux couleurs de l’Europe, le ELSASS PASS, se veut un document pédagogique de 32 pages comprenant les grandes dates de l’histoire de l’Alsace depuis l’an 350, l’histoire de la constitution, du drapeau, du parlement et de l’hymne alsaciens. Il comprend aussi des informations sur l’histoire linguistique de l’Alsace, la décapole.

Le passeport est bilingue.  L’acquéreur du passeport est invité à le remplir et a y insérer sa photo d’identité pour le personnaliser. Il est disponible auprès d’un réseau de militants du FILAL (...) Le produit de la vente est ENTIÈREMENT destiné (...) à soutenir des crèches en alsacien (...) et permettra de financer les premiers jardins d’enfants en immersion complète en dialecte.

ATTENTION : un passeport concurrent a été publié depuis qui s’appelle tout simplement “Passeport Alsacien”.  Les deux initiatives sont distinctes. Les fonds du ELSASS PASS (au contenu militant) sont entièrement consacrés au fonds pour la langue alsacienne. »

 

En quelque sorte le ELSASS PASS, se veut de son côté être un ''vrai passeport'' comme le suppose sa numérotation, en guise de ''registre d'Etat Civil Alsacien''. Une initiative politique et militante sans ambiguïté aucune qui remet explicitement en question (contrairement à celle du Passeport Alsacien) le projet de Grande Région et qui revendique  farouchement une identité culturelle, linguistique et politique ! [Source : https://filalsace.net/2015/11/11/le-passeport-alsacien-est-arrive-dr-elsass-pass-isch-do/]

 

 

Quelques commentaires et 3 questionnements

 

Nous avions déjà mis en évidence à l'Ovipal la co-existence d'une pluralité d'expression pour les identités en Alsace. Nous en avions dénombré six grandes catégories. [Source : http://www.ovipal.com/analyse-des-enjeux-de-la-campagne-referendaire-sur-le-projet-de-collectivite-territoriale-dalsace-mars-2013]. Ces deux initiatives de ''passeports'' illustrent -à travers leur mode de valorisation identitaire-  ce spectre des identités en Alsace ; il révèle une mesure intéressante de leur rapport au politique. Fierté ''en creux politique'' de l'identité alsacienne d'un côté ou revendication militante ''en relief'' de l'autre côté, ces deux initiatives appellent également quelques réflexions au sujet des notions d'identité et de frontière.

 

Les passeports (français) sont des passeports délivrés pour les voyages à l'étranger... hors du pays. Qu'ils s'agissent de voyages ou surtout d'émigrations, les passeports demandés par les Alsaciens (et comme pour tous les autres Français) ont toujours pu servir d'instruments de mesure de ces déplacements [Fabienne FISCHER. Alsaciens et Lorrains en Algérie, histoire d’une migration, 1830-1914, Ed. Jacques Gandini,1999 ; Nicole FOUCHE. Emigration alsacienne aux Etats-Unis, 1815-1870, Paris, 1992]

 

Mais les passeports (français) sont aussi délivrés pour effectuer des contrôles pour des déplacements sur le sol national. En effet,  après la tentative de fuite de Louis XVI arrêté à Varennes, le décret du 1er février 1792 rend obligatoire la détention d'un passeport pour circuler dans le pays ; il faut mettre un terme à l'émigration royaliste. Le passeport entend soit retenir sur le territoire national, soit autoriser la sortie à l'étranger. Il en va d'ailleurs de même dans d'autres pays d'Europe, comme en Prusse par exemple, où le mot pourrait d'ailleurs tirer son étymologie.

 

Le terme « passeport » est ancien : il date du XVème siècle et se compose de « passe » et  de « port » (au sens de porte). Il visait à l'époque à la circulation des marchandises. Le mot proviendrait du document médiéval exigé pour passer les portes des villes fortifiées. Puis en 1548, il s'appliquerait aux déplacements de populations : la Diète impériale d'Augsbourg oblige la « populace sans maître » à détenir des documents de voyage impériaux pour circuler, à moins de risquer l'expulsion. Le terme de « passeport » (Passporten) aurait été utilisé peu après (1570) dans la langue juridique. [John Torpey, « Le contrôle des passeports et la liberté de circulation. Le cas de l'Allemagne au XIXe siècle », Genèses, 1998, n° 1 ]

 

Finalement, en France comme en Prusse, le passeport en tant que document politique a une origine ancienne. Sa fonction s'est intensifiée avec l'établissement des  États-nation  modernes au XIXème siècle ; il est devenu un document de circulation délivré par le gouvernement d'un État à ses ressortissants, pièce non pas d'identité mais contenant les informations permettant l'identification de la personne permettant à son porteur de voyager à l'étranger ou pas. En permettant à la fois d'attester -parfois de manière relative [voir  Pierre Piazza, Histoire de la carte nationale d'identité, Odile Jacob, Paris, 2004] de la nationalité de son porteur et de contrôler les migrations, les passeports sont devenus une pièce maîtresse de la souveraineté étatique.

 

Dans cette perspective, ces deux passeports alsaciens tentent, chacun selon des références spécifiques aux cultures et aux traditions de la région alsacienne, de poser autrement la question de l'identité, non seulement dans un rapport à la culture de l'autre, mais également en questionnant l'altérité dans un rapport au national, aux frontières administratives et politiques à l'échelle nationale française. La demande exprimée par ces deux initiatives politiques a été bien entendu ''provoquée'' par ce projet nouveau de grande région. Dans ce sens ces initiatives expriment soit un apparent détachement, soit une profonde mise à distance de la souveraineté étatique... ce qui interroge fondamentalement les nouveaux modes de définitions de la citoyenneté française, particulièrement en Alsace.

 

Tout d'abord, ces deux éditions de passeports alsaciens signifient-elles que les Alsaciens seraient devenus des Citoyens Français sans l’avoir demandé ni voulu ?

 

Cela nous éclaire évidemment sur ce que signifie pour une société le fait d’être, d'avoir été « partagée » entre deux (ou plusieurs cultures), entre deux Etats. C’est vraisemblablement perdre sa ''souveraineté'' territoriale, et par voie de conséquence, perdre son autonomie de développement économique, social et culturel. C’est sans doute avoir le sentiment qu'une « paix blanche », qu'un « pacte social et culturel contraints » lui auront été imposés ? Mais ce contexte régional alsacien rend t-il pour autant la notion de citoyenneté nationale française caduque ou aléatoire pour autant ?

 

Ensuite, cette édition de passeports alsaciens ne devrait-elle pas aussi mettre en lumière certaines illusions ?

 

Se focaliser sur la question de la langue, sur la nécessité de parler la même langue, sur le fait de suivre les mêmes traditions ou d'avoir la même culture du groupe ne suffisent pas forcément à faire une société. Les exemples de cet état de choses sont nombreux dans le monde, à commencer, en Europe, par la Tchéquie et la Slovaquie. La longue liste des revendications identitaro-indépendentistes est longue et pose la question de la souveraineté politique que ne détiennent généralement pas, ni les communautés, ni les ethnies.

 

Enfin ces deux éditions de passeports alsaciens constituent-elles une preuve culturelle et historique suffisamment légitime pour faire société ?

 

L'anthropologue Maurice Godelier explique, ni la parenté, ni les liens de production et d’échange de biens ne sont suffisants pour faire société. «Un territoire doit être conquis par la force des armes ou hérité d’ancêtres. » écrit-il. Il faut surtout, conclut-il, que des croyances religieuses et des rituels soient mis en actes pour légitimer la souveraineté d'une société et pour assurer sa reproduction. [Maurice Godelier, Métamorphoses de la parenté, Fayard, 2004]. Les traditions et l'héritage linguistique et culturel alsaciens peuvent-ils faire à eux seuls l'affaire en matière de '' faire société'' et de ''souveraineté politique régionale'' dans une société de plus en plus globalisée ?

 

Pascal Politanski (Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques)

Ovipal / 18 avril 2016



18/04/2016
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