. . . . OVIPAL - OBSERVATOIRE DE LA VIE POLITIQUE EN ALSACE . . . .

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Pourquoi est-il quasiment impossible de débattre vraiment de questions écologiques dans le cadre des présidentielles et des législatives ?

 

Traditionnellement, en démocratie représentative, la politique émet des messages simples, clairs, discriminants (sachant que l’électeur médian s’investit peu dans la compréhension des enjeux, dans la lecture approfondie des programmes et des professions de foi) L’écologie a une histoire. Comme discours politique elle a profondément muté ces 20 dernières années. Initialement politique (l’écologie politique des années 70), elle se réclame désormais de la science, elle s’est scindée en courants distincts (écologie politique, écologie industrielle, écologie marchande). Ses messages se font de plus en plus pressants, impératifs, dramatiques (le désastre écologique et humain, les perspectives de cataclysme planétaire, l’effondrement global des sociétés à un terme de plus en plus rapproché). Ils sont difficilement transmissibles par la voie politique habituelle, ils sont mêmes devenus inaudibles pour une grande majorité d’électeurs.

 

Avant d’incriminer qui que ce soit (l’écologie, les candidats, les partis politiques, l’opinion publique, les médias, les citoyens, etc.) et de dénoncer l’impuissance du politique à maîtriser la situation, il convient de comprendre la spécificité de ce thème et pourquoi sa politisation se heurte à des difficultés particulières. Les raisons qui peuvent expliquer cette situation semblent en effet nombreuses et sérieuses. Tentons, faute de pouvoir ici les sérier et les analyser de façon exhaustive, d’en rappeler quelques-unes :

 

Les conditions usuelles d’accès au débat politique, pour un thème donné. Ces conditions sont exigeantes

 

L’habitabilité de la terre étant fortement compromise (certaines voix politiques contestent encore ce diagnostic), la crise écologique s’impose désormais comme la question centrale pour l’humanité. Le politique est confrontée à une prétention inouïe et cependant justifiée de la part de l’écologie qui appelle à réorganiser rapidement autour d’elle l’ensemble des activités humaines afin de maintenir l’écosystème terrestre en capacité de préserver la « communauté biotique » ;

 

Actuellement ce discours reste inaudible ou suscite l’indifférence (Audier 2019, Semal 2019, Latour 2022) et ce projet d’organisation est inacceptable pour la plupart des citoyens, compte tenu notamment du nombre et l’importance des objections et des obstacles, notamment économiques qui se dressent devant lui et de la transformation des modes de vie qu’il suggère ;

 

La difficulté pour les humains de rendre la prospective opérationnelle, d’adapter leur comportement par anticipation avant d’être confrontés à l’obstacle (atténuation versus adaptation) ou même d’admettre que l’obstacle est déjà sous leurs yeux (déni).

 

Les conditions d’accès au statut et au débat politique 

 

On peut d'abord se demander à quelles conditions un thème d’intérêt général devient politique, à quelles conditions il est susceptible d’engager utilement un débat, d’ouvrir une consultation auprès des citoyens (démocratie participative), une réflexion partagée avec des avis divergents et des solutions politiques clairement identifiées. Un thème ne peut devenir réellement politique que lorsqu’il fait réellement consensus et lorsqu’il admet des options distinctes susceptibles d’être exposées, débattues et tranchées. Pour de nombreuses raisons (que nous allons développer) ce n’est pas encore le cas des questions écologiques.

 

En effet, dans la pratique il existe une division du travail qui dispense les membres de la société de partager même de manière rudimentaire le savoir des spécialistes de l’écologie terrestre. Ces savoirs sont d’ores déjà très élaborés mais l’interface avec les modes d’organisation, de production et de consommation sont encore embryonnaires (l’écologie industrielle et l’écologie urbaine n’en sont qu’à leurs balbutiements (Salomon-Cavin & Granjou 2021), quant aux solutions politiques préconisées par les candidats elles relèvent encore des clivages politiques usuels, des représentations traditionnelles et de la technique du doigt mouillé :

 

- l’extrême droite (RN) se réclame du bon sens partagé et se satisfait en matière d’écologie de constats sommaires qui tiennent en quelques formules lapidaires,

- le bloc bourgeois constitué de néolibéraux et de libéraux de droite et de gauche ainsi que les communistes sont très remontés à l’encontre de ce qu’ils nomment « l’écologie punitive ». Ils font davantage confiance aux nouvelles technologies et aux solutions innovantes (comme l’économie circulaire) qu’à l’écologie politique;

- le parti écologique tente vainement de crédibiliser les perspectives très incertaines de la croissance verte ;

- la France insoumise semble faire exception en regardant l’anthropocène sans biais. En faisant le constat des inégalités notamment environnementales, elle place la transition écologique sur le terrain de l’égalité économique et sociale. Elle réactualise un calcul et une conception économique de l’école classique anglaise (du XVIIIème siècle), elle-même d’inspiration physiocratique : la règle verte (ne pas prélever davantage que ce que la terre peut renouveler).

 

Force est de reconnaître que le thème de l’écologie (au sens large) ne remplit aucune des conditions préalable pour l’instauration d’un débat démocratique. Force est de reconnaitre que pour participer à une délibération constructive (nous ne parlons pas encore ici de politique cohérente) il faut préalablement être informé, éduqué (retrouver ici la référence de l’ouvrage de Philippe Breton sur l’éducation au débat politique). Il faut donc y avoir consacré du temps, de la patience, avoir suspendu son jugement. Or notre époque dénigre fortement chez l’électeur, l’investissement temps dans les savoirs savants et privilégie davantage l’information spectaculaire, glanée instantanément sur les réseaux sociaux et la prise de parole spontanée.

 

Les gouvernements et les institutions internationales ont certes libéré des moyens financiers importants, les scientifiques ont déployé des moyens humains et des trésors d’observation patiente, d’ingéniosité et d’intelligence pour faire progresser les connaissances, pour identifier les phénomènes et quantifier les variables correspondant à la capacité de charge et aux limites planétaires (les cycles bio et géochimiques de l’eau, du phosphore et de l’azote, l’intégrité de la biosphère, le changement climatique, la modification des usages des sols, la couche d’ozone stratosphérique et les aérosols), pour définir les conditions d’habitabilité, répertorier et tracer les impacts en chaîne, les cascades trophiques, les seuils critiques à ne pas franchir (Magny 2022)

 

Pourtant rien de tout cela n’a pour le moment véritablement percolé la culture politique qui continue à se focaliser sur des thèmes socioéconomiques comme le pouvoir d’achat, l’emploi, les mouvements migratoires, la santé, etc. Bien que nous dépendions intégralement de notre écoumène pour notre propre survie (air, eau, nourriture, santé) nous manquons cruellement de culture écologique.

 

L’impératif écologique : réorganiser les activités humaines autour de l’écologie

 

La crise écologique par son ampleur heurte de plein fouet nos croyances et nos institutions les mieux enracinées (la souveraineté, la liberté, la sécurité, etc.) Mais il ne s’agit pas seulement du monde des idées ou de réactualiser la théorie politique verte qui regarde l’écologie comme une idéologie (Sémal 2019) Les démocraties occidentales ne sont pas outillées pour répondre aux défis soulevés par l’hypothèse de la remise en cause de la survie même de l’humanité à moyen voire à court terme.

 

La crise écologique contemporaine dans sa matérialité tout comme la pensée écologique obligent aujourd’hui l’ensemble des institutions politiques économiques et sociales à se confronter et à une situation sans précédent, un impensé inouï : la mise en péril de l’humanité et d’un grand nombre de vies animales et végétales par la dégradation profonde de leur écoumène. Ce diagnostic alarmant à un degré jamais rencontré jusqu’ici dans l’histoire de l’humanité, appelle en principe des réactions rapides et des ajustements conséquents. Or rien ou presque ne se passe (les actions engagées ne sont pas à l’échelle des problèmes identifiés)

 

L’écologie politique ne parvient pas à fédérer les volontés des décideurs autour d’elle. Ses institutions restent hésitantes, instables et fragiles. Elle se heurte aux impératifs du modèle de développement. La fragilité politique de l’écologie est reconnue et prend des formes multiples : faibles scores à certaines élections, instabilité du ministère de l’écologie, démission récurrente des ministres en charge de l’écologie, difficulté pour imposer sa rationalité aux autres pouvoirs, etc.

 

Les partis politiques (les anciens aussi bien que les nouveaux) composent comme ils le peuvent avec l’état actuel de la pensée écologique, et ils s’en trouvent fragilisés, tiraillés entre diagnostics alarmistes (les rapports du GIEC ; hypothèse de l’effondrement) et des propositions encore insuffisamment étayées visant à changer radicalement de modèle de société.

 

Il est d’autant plus difficile pour les élus et les populations de se prononcer en faveur d’une orientation donnée que chacun de ces modèles reste hautement controversé. A notre connaissance quatre  modèles de transition écologique sont actuellement proposés :

 

  • Le modèle de l’état stationnaire, issu de la pensée classique anglaise du 18ème (John Stuart Mill) et réactualisé par les travaux de Herman Daly. Il affirme qu’une société et une économie durables sont possibles à condition de ne pas dépasser, avec des prélèvements excessifs et les dégradations (cf. le concept de throughput) la capacité de charge de la planète et des ressources renouvelables. Ce courant de pensée rejoint également celui des communs mondiaux initié par les travaux d’Elinor Ostrom. Il s’agit toujours de déterminer les règles de bonne gouvernance permettant de réguler et d’ajuster les prélèvements. Le parti LFI s’en inspire avec la règle verte
  • Le modèle de l’écologie industrielle, de l’écologie marchande et de la croissance verte qui infléchit la trajectoire de la croissance au moyen l’innovation technologique, de l’optimisation systématique de tous les processus industriels et de toutes les activités (production d’énergie, mobilité, etc.), de l’économie du partage, de l’économie circulaire et du développement durable sans remise en cause du système capitaliste
  • Le modèle de la décroissance et de l’économie biophysique qui s’appuie d’une part sur la pensée et les travaux de Nicholas Georgescu-Roegen - relatifs au caractère inéluctablement néguentropique de l’économie, confrontée à un stock d’énergie et de matières de basse entropie non renouvelable et au flux difficilement exploitable du rayonnement solaire – et d’autre part sur les propositions sociétales des fondateurs de l’écologie politique : Dennis Meadows aux USA, Ivan Illich, André Gorz, René Passet en France depuis les années 1970. Ce courant de pensée est particulièrement relayé actuellement en France par les travaux de Serge Latouche et Agnès Sinaï (2021)
  • Le modèle de l’effondrement brutal ou progressif porté par le courant de la collapsologie qui préconise une adaptation au cas par cas et plutôt individuelle qu’institutionnelle face aux diverses situations catastrophiques (Servigne & Stevens 2015)

 

Les obstacles, notamment économiques, à la prise en compte de l’écologie

 

Compte tenu de leur complexité, (au sens large, incluant le changement climatique, ses effets sur la santé humaine, la perte de biodiversité, les problèmes de pollution de l’eau de l’air et des sols, les substances chimiques dans les objets du quotidien (perturbateurs endocriniens) la pénurie de ressources notamment énergétiques et agricoles, la hausse des pathologies et des épidémies, mais aussi des tendances de fond qui ne sont pas soutenables – la culte de l’abondance matérielle, l’empreinte carbone des mobilités et du numérique, les dépendances accrues aux énergies fossiles, un aménagement du territoire propice à l’allongement des distances, etc.) et la difficulté de formulation des essais de résolution, les problèmes écologiques constituent très souvent un impensé politique.

Mais le problème de la prise en compte des contraintes écologiques est décuplé par la résistance de certains modèles de pensée dominants contemporains.

 

Parmi eux, les modèles de l’économie politique dits marchéistes ou de la régulation interne (néoclassique, néolibéral, monétariste, néo-institutionnaliste) résistent de toutes leurs forces au changement de modèle productif et de paradigme, suggéré par les diagnostics écologiques et sociaux (la montée irrépressible des inégalités, notamment économiques et les perspectives d’effondrement de nos sociétés). Ils intègrent à la leur manière les contraintes écologiques (la raréfaction des ressources non renouvelables, le changement climatique, la dégradation de l’environnement, etc.) pour devenir la boîte à outils de référence pour toutes les questions écologiques et environnementales.

 

Les modèles économiques définissent actuellement le paradigme analytique le plus couramment utilisé par la sphère politique et décisionnelle dans le traitement des questions écologiques. Forts d’un discours cohérent et bien rodé la science économique propose ou impose aux décideurs politiques sa rationalité, ses concepts et ses méthodes spécifiques (Kahn 2021). Il est difficile pour la pensée écologique de s’autonomiser et de produire ses propres raisonnements face à une machine intellectuelle aussi bien organisée et puissante que l’économie politique. Citons quelques exemples des parades trouvées par l’économie politique aux problèmes écologiques :

 

  • La préférence pour le marché (sur les réglementations et les taxes) pour la régulation des externalités négatives et des services écosystémiques;
  • Le principe de compensation écologique ;
  • Le sentier de croissance compatible avec les contraintes du changement climatique (Nordhaus 2019) ;
  • le calcul intertemporel coûts/avantages avec taux actualisation pour les investissements futurs qui tend à minorer fortement les impacts négatifs de l’activité économique actuelle et les coûts indirects/masqués qui lui sont liés (coût de santé, réduction de la capacité physique de travail, prolifération de nuisibles, réduction du rendement agricole, de la pêche, etc.) ;
  • la courbe de Kuznets des pollutions, des émissions de Co2 ou des inégalités qui dédramatise les situations actuelles et suggère des futurs radieux ;
  • la durabilité faible (la substitution de solutions techniques et de produits manufacturés aux ressources naturelles) moins exigeante que la durabilité forte (en l’absence de possibilité de substitution), etc.
  • l’hypothèse erronée du découplage, qui stipule qu’il serait possible, sous réserve de disposer des technologies ad-hoc de poursuivre la croissance sans augmenter davantage les consommations énergétiques et de matières premières

 

Plus récemment est venue s’ajouter à l’initiative de France Stratégie la notion de soutenabilité, appliquée à l’écologie ou plus exactement à la planification des politiques publiques écologiques et sociales. Ce concept comptable est directement issu des théories de la gestion de la dette (une dette publique est dite soutenable si un Etat respecte les contraintes de liquidité et de solvabilité. Ces contraintes sont tenues en fonction du montant de la dette, du taux de l’intérêt des emprunts et du taux de croissance).

 

Cette réforme est présentée comme un préalable pour affronter les « enjeux vitaux que sont le dérèglement du climat, l’effondrement de la biodiversité, l’aggravation des pollutions et l’accroissement des inégalités » Voilà donc une approche de l’écologie fondée sur des indicateurs de soutenabilité et une systématisation du benchmarking (l’Etat français fait-il mieux ou moins bien que les autres Etats européens ?) Il est ici habile et conforme à la démarche néolibérale de considérer l’action de l’Etat en priorité sur celle des acteurs privés et de soulever la question préalable des moyens d’intervention et de la soutenabilité financière des politiques publiques.

 

En face de chaque problème écologique, l’économie politique définit le cadre général de sa formulation et avance des solutions apparemment opérationnelles. En fait il n’en est rien car soit, les hypothèses du modèle se révèlent irréalistes, soit il ne s’agit que de relancer l’activité économique sur de nouvelles pistes (la croissance verte, l’innovation en faveur des nouvelles technologies, etc.) ou de verdir les activités économiques (greenwashing) sans remédier aux problèmes de fond.

 

L’économie politique standard (mainstream) notamment prend le problème à bras le corps afin de proposer et imposer aux institutions internationales sa propre approche des questions écologiques, à travers le calcul coûts / avantages, le prix unique du carbone, l’évaluation et la tarification marchande des services écosystémiques, etc. (Pottier 2016). Ces apports ont une fonction essentielle : tout changer afin que rien ne change, afin que l’économie de marché puisse continuer de s’étendre à l’ensemble des ressources naturelles, des « services écosystémiques » et que le capitalisme puisse poursuivre indéfiniment sa course au profit quelles que soit les dangers que le productivisme et la quête illimitée du confort matériel et du profit réservés à une petite part de la population mondiale font courir à l’humanité toute entière.

 

La difficulté pour les humains d’adapter leur comportement par anticipation avant d’être confronté à l’obstacle

 

Il serait également possible de comprendre l’inertie politique face aux questions écologiques par notre constitution physique et psychique, nos mécanismes profonds de défense (analytiques et émotionnels). En effet, certains auteurs imputent à la nature humaine la difficulté à s’emparer politiquement des questions écologiques. C’est une piste qu’il convient de souligner sans nécessairement y adhérer. En s’appuyant sur la théorie de l’évolution, des chercheurs (paléoanthropologues, biologistes, neurologues, psychologues) affirment que nous « sommes particulièrement mauvais lorsqu’il s’agit d’évaluer un risque » et que « notre cerveau n’est pas préparé à affronter le changement climatique » (Marshall 2014, p.91).

 

Nous serions en effet davantage conçus pour affronter des périls proches, soudains et immédiats qui nous affectent individuellement et peu sensibles aux processus de grande ampleur qui constituent une menace commune, universelle et future. Une catastrophe fulgurante à l’échelle géologique paraît encore très lente à l’échelle d’une vie humaine. Chacun à titre individuel, s’il n’est attentif qu’à son propre bien-être peut légitimement ignorer ou contourner les dégâts irréversibles de la biosphère et la portée de l’anthropocène.

 

Gageons en effet que très peu d’électeurs ont préalablement consulté les différents plans régionaux (Plan Climat Air-Energie Territorial), nationaux (Plan Biodiversité, Plan national d’adaptation au changement climatique) ou les rapports européens et Mondiaux (cf. rapports GIEC).  L’élaboration des schémas et plans sectoriels est telle qu’elle décourage la majorité des électeurs à s’y intéresser et ce malgré les étapes de concertation devenues obligatoires dans les procédures qui leur sont associées. Par ailleurs, ces documents officiels ne sont pas exempts d’incohérences et de paradoxes brouillant les messages (citons l’exemple de l’immobilier neuf avantagé sur l’ancien dans le contexte de l’impératif zéro artificialisation nette). Enfin pour la plupart d’entre eux ces documents très techniques négligent les dimensions sociales de la transition écologique.

 

Pourquoi l’électeur médian irait-il consulter des documents jugés purement formels, impersonnels, techniques et administratifs ? Peut-être se penchera-t-il davantage sur le plan vélo de sa ville ou de son intercommunalité, plus concret, plus lisible, plus immédiat. Il en sera peut-être insatisfait voire très irrité car ses propres vues ont été probablement proprement ignorées. Nous en sommes tous là sans exception, même si certains d’entre nous font davantage métier de ces questions.

 

Conclusion provisoire sur les perspectives de l’écolo-consumérisme

 

Nous sommes encore loin de pouvoir débattre démocratiquement des questions écologiques. Toutefois des évolutions se dessinent. Les gouvernements s’efforcent de mettre en place des régulations conformes à leurs engagements écologiques internationaux. Ils s’efforcent, sans attenter aux libertés individuelles (de produire, commercer, se nourrir, se chauffer, se déplacer, etc.) d’orienter les trajectoires des systèmes productifs et des modes de vie.

 

Certes l’électeur, en sa qualité première d’homo oeconomicus, pense qu’il a mieux à faire que de s’intéresser à son propre impact sur les écosystèmes (biochimiques et géochimiques terrestres). Il s’occupe à de multiples activités prenantes visant à satisfaire en priorité ses propres besoins ainsi que ceux de sa famille, activités (production, consommation, déplacements, pour les loisirs, etc.) qui vont presque systématiquement à l’encontre du soin qu’il conviendrait de prodiguer à l’écosystème terrestre.

 

Cependant son indifférence aux questions écologiques diagnostiquées par les scientifiques et les pouvoirs publics n’est pas innée, elle est culturelle et posée explicitement par la conception économique de l’homme, régissant les rapports de l’homme à la nature et des humains entre eux, dans une civilisation thermo-industrielle. Il conviendrait de faire de l’écologie, en faisant évoluer les représentations culturelles et en montrant ses contreparties heureuses (amélioration de la santé publique, gains de temps de vie, réduction du stress, amélioration des relations sociales).

 

Si pour certains auteurs, notre civilisation doit opérer une sortie de l’ère thermo-industrielle pour stopper la détérioration de l’environnement biotique de la planète et opérer une transition copernicienne (Sinaï 2015, 2017, 2021 ; Magny 2022), pour d’autres (Haëntjens 2020), il ne faut pas désespérer de voir l’écologie prendre de l’ascendant sur le politique et l’économique. Comme le dit Jean Haëntjens : « le consommateur de bonne volonté n’est guère aidé dans ses choix par les offres politiques ». Mais il pense que cette situation va évoluer. Stimulé par des messages répétés, par des nudges, par des incitations à la fois éthiques et financières, le citoyen est disposé à pratiquer l’écolo-consumérisme (à remplacer des satisfactions à forte empreinte écologique, par des satisfactions équivalentes plus économes en ressources), à la rigueur le postmatérialisme culturel (accorder moins d’importance aux biens matériels et davantage aux biens culturels et aux relations sociales) source « d’abondance frugale » et donc à changer à la marge son mode de vie si son bien-être en est amélioré.

 

Les signaux faibles annoncent, le pouvoir politique s’empare progressivement du thème de l’écologie (nous l’observons à l’occasion des législatives), il envisage d’inventer et d’imposer de nouvelles formes de régulation tout en évitant les mesures trop coercitives pour déjouer les réactions hostiles. Le politique doit forger des outils nouveaux pour une situation inédite.

 

René Kahn

ovipal

10 mai 2022

 

 

Eléments de bibliographie

 

AUDIER Serge (2020), La cité écologique. Pour un éco-républicanisme, La découverte

GORZ André (1975/2018), Ecologie politique, Arthaud

HAËNTJENS Jean (2020) Comment l’écologie réinvente la politique. Pour une économie des satisfactions, Rue de l’échiquier

KAHN René (2021), Les paradigmes économiques de la mobilité durable in Reigner & Brenac (dir.), Les faux-semblants de la mobilité durable. Risques sociaux et environnementaux, Editions de la Sorbonne, pp. 25-45

LATOUR Bruno & SCHULTZ Nikolaj (2022), Mémo sur la nouvelle classe écologique. Les empêcheurs de penser en rond

MAGNY Michel (2022), Retour aux communs. Pour une transition copernicienne, Le Pommier

MARSHALL George(2014), Le syndrome de l’autruche. Pourquoi notre cerveau veut ignorer le changement climatique. Actes Sud

NORDHAUS William (2019), Le casino climatique. Risques, incertitudes et solution économiques face à un monde en réchauffement, De Boeck

POTTIER Antonin (2016), Comment les économistes réchauffent la planète, Seuil,

SALOMON CAVIN Joëlle & GRANJOU Céline (2021), Quand l’écologie s’urbanise, UGA Editions

SEMAL Luc (2019), Face à l’effondrement. Militer à l’ombre de catastrophes, PUF

SERVIGNE Pablo & STEVENS Raphaël (2015), Comment tout peut s’effondrer, Seuil

SINAÏ Agnès (dir.) (2021), Politiques de l’anthropocène. Penser la décroissance. Economie de l’après-croissance. Gouverner la décroissance, SciencesPo Les Presses

 

 



10/05/2022
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