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« Et si les émeutes avaient un sens ? » Suite sous la forme d'une contribution personnelle au débat ouvert par cet article

L'article que j'ai publié récemment sous le titre « Et si les émeutes avaient un sens ? »  a suscité plusieurs commentaires, que je reproduis à la fin de ce texte. Il a donc ouvert un débat dans lequel je m'inscrit ici en retour. Au delà du dialogue qui s'instaure ici, entre auteur et lecteurs du modeste site de l'ovipal, je suis persuadé que les interrogations qui le fondent sont partagées par de nombreuses personnes, notamment, mais pas uniquement, celles qui ont une sensibilité de gauche.
Mon article proposait, je le rappelle, une clé de lecture anthropologique des émeutes de juin dernier, en mettant en avant la notion de vengeance, comme révélatrice d'un comportement culturel des émeutiers, et qui révélait leur sécession par rapport à la culture française. Que disent ces commentaires ?
D'abord un accord avec l'analyse proposée. C'est donc à l'intérieur d'un point de vue partagé que se déroule le dialogue.
Ensuite, ces commentaires expriment un « malaise » à partir du constat selon lequel « quels passages de ce texte pourraient ne pas être signés par un militant du FN devenu RN ».
Enfin, l'accord sur l'analyse proposée se double d'une frustration du fait « qu'elle ne propose aucune piste pour solutionner les problèmes constatés. Et ne mérite donc pas d'être mise en débat ».
Je voudrais revenir, point par point, sur ces commentaires qui vont directement au fond des choses, en demandant au lecteur un peu de patience pour sa longueur excessive.

 

 

Une analyse lucide et partagée du phénomène migratoire
Sur le premier point, je crois effectivement qu'il y a aujourd'hui une communauté de personnes qui partagent une analyse lucide de la forme actuelle prise par le phénomène migratoire, à partir du constat que les aspects problématiques l'emportent sur les aspects positifs, et qu'il y a là, à tout le moins, matière à réflexion. Quand je dis lucide, je veux dire qu'elle se départit, faut-il le préciser, de tout aspect émotif (phobie ou haine de l'étranger, ou, à l'inverse, philie ou son amour inconditionnel). C'est une position difficile à tenir publiquement dans le contexte actuel, marqué par une radicalisation émotionnelle des positions. Comme si ne pas être systématiquement xénophile vous condamnait automatiquement à être xénophobe.
Cette communauté de personnes est aujourd'hui éparpillée, discrète, parfois vaguement honteuse d'elle-même. Mais cette communauté de pensée lucide existe, j'en suis convaincu.
D'autant qu'elle s'ancre dans une tradition historique de la gauche. Depuis le XIXème siècle, jusqu'au début des années 2000, la gauche, sociale-démocrate, mais aussi communiste, a conjugué un humanisme universel avec une réticence maintes fois affirmée quant à l'importation de populations exogènes à des fins strictement économiques (minimiser du fait de cette concurrence le coût de la main d'oeuvre endogène, notamment dans les zones de production minières, bassin artésien et lorrain par exemple).
Le dernier courant à avoir affirmé cette tradition au sein de la gauche française a été celui, animé, puis abandonné, par Jean-Pierre Chevènement. La gauche n'est xénophile que depuis qu'elle a été arraisonnée puis capturée par sa frange la plus radicale sur le plan politique (La France insoumise), et la plus américaine sur le plan culturel (la cancel culture et le wokisme).
La présence massive de migrants et d'étrangers sur notre territoire y est moins justifiée par des raisons économiques, mais par un discours abstrait qui mélange la nécessité d'un renouveau démographique avec des considérations morales sur l'obligation de l'accueil, sur fond de croyances dans le multiculturalisme et dans la mixité universelle.
Beaucoup de personnes de sensibilité de gauche sont aujourd'hui orphelines de leur propre tradition historique, dans un contexte où le recours à l'histoire, voire même la simple connaissance historique, est fortement dévalorisé par un « progressisme » sans racine (sur lequel chevauche par exemple Emmanuel Macron lorsqu'il soutient, dans le débat sur les émeutes, contre toute évidence historique, que « la France a toujours étéune terre d'immigration »).
On remarquera que le même phénomène existe à droite, où une certaine forme de patriotisme humaniste a été défendue en son temps par exemple par Philippe Seguin, qui a laissé quelques orphelins discrets. Mais, je le répète, cette communauté existe, même si elle est privée, actuellement, de moyens d'expression.
La peur de parler mal comme l'extrême droite
Le deuxième point de débat est celui du malaise. Malaise à être d'accord avec des thèmes qui sont aussi ceux du Rassemblement national. C'est une question très sensible. Je voudrais l'aborder sous plusieurs angles.
L'époque est au retour insidieux du puritanisme et de l'hygiénisme moral. On raisonne en terme de Bien et de Mal, de contamination et de nettoyage. Par peur de la contamination du Mal (le RN) je me dois, sous peine d'être contaminé, de rejeter en bloc tout propos tenu à l'intérieur de l'espace politique du RN, même si je partage l'un de ces propos, à partir de ma propre sensibilité politique. En somme, si le RN dit qu'il pleut, je me dois d'affirmer qu'il fait beau.
Autre angle : le RN a considérablement fait évoluer son discours et son cadre de pensée. A la différence de l'AFD allemande, qui se radicalise dans la xénophobie, mais parallèlement au parti de Giorga Meloni en Italie, le RN, en rupture pour cela avec le FN, a inclus dans son arsenal d'analyse nombre d'arguments qui étaient ceux de la gauche ouvrière. Démagogie pour plaire à cet électorat qui lui est devenu fidèle en bloc, ou véritable changement de paradigme ? Laissons pour l'instant cette question de côté.
L'important est de constater que c'est le RN qui est venu sur le terrain de la défense de certaines positions traditionnelles de la gauche, plutôt que l'inverse. Autrement dit, il faut admettre qu'au RN on ne dit pas que des sottises. Et, question malaise, c'est plutôt du côté de ses militants qu'il faut le rechercher. D'ailleurs, un certain nombre d'entre eux, férocement à droite, l'ont quitté pour cette raison.
Encore un autre angle : on peut faire le même constat, quant au côté problématique de l'immigration sous sa forme actuelle, que d'autres à droite ou au RN, sans que ce constat ne parte des mêmes prémisses, ni n'aboutisse aux mêmes conclusions. C'est toute la distinction qu'il faut faire entre les faits et leur idéologisation.
Je traiterai cette question dans un futur article au sujet de la notion de « grand remplacement ». On peut, avec Renaud Camus faire le constat, assez objectif, qu'il y a bien à l'oeuvre aujourd'hui un remplacement de population (en France et en Angleterre, pour ne parler que du continent européen). Mais ne pas partager avec cet auteur les prémisses de son raisonnement (Camus est ce que l'on pourrait appeler un « conservateur radical »), ni ses conclusions, notamment une xénophobie assumée. J'y reviendrai car là aussi l'apport de l'anthropologie culturelle est essentiel.
Un dernier angle : ne faut-il pas introduire une différence assez nette entre « l'humanisme patriote » qui est issu de la tradition de la gauche, et d'une partie de la droite, et le « patriotisme nationaliste » qui nourrit le passage de la droite à l'extrême droite. Oui, on peut être patriote sans être nationaliste. Le nationalisme, c'est le patriotisme sans l'humanisme.
Le nationalisme est un anti-humanisme. On le sait, pas besoin d'argumenter. Il voit dans l'étranger, le migrant, le déplacé, une sorte de sauvage et parfois de sous-homme. Il introduit une hiérarchie entre les nations, et parfois entre les races présumées. Le patriotisme, tel qu'il a été pensé par la gauche (et, j'insiste, une partie de la droite), est une ouverture au monde à partir de sa propre histoire, une ouverture aux autres cultures pour enrichir la sienne sans la nier. C'est un attachement à sa propre histoire, à sa propre conception des mœurs et du progrès. C'est un désir de frontière, non pas pour sa clôture, mais pour la conscience des bénéfices de son franchissement. C'est aussi la reconnaissance de la différence qu'il y a, toujours plus radicale qu'il n'y paraît, entre ma culture et les autres cultures.
Toujours la même question : « qu'est-ce que la culture » ?
Aujourd'hui, face à un universalisme abstrait qui veut que chacun dans le monde soit pareil (et qui justifie donc l'immigration sans retenue), il est essentiel de reconnaître la radicalité et la richesse de la différence entre les cultures. On retombe ici sur la problématique de mon article, qui pointe justement, comme cause des émeutes, des comportements culturels radicalement différents de notre culture française.
« Culture française », le mot est lâché. « Qu'est-ce que la culture française ? » me demande une amie romaine, lectrice attentive de mon article. Là aussi il faut distinguer entre la « culture cultivée », l'art, la littérature, la musique, propre à chaque pays, et la culture au sens où je l'emploie ici, c'est à dire au sens anthropologique.
La culture c'est la combinaison, toujours en mouvement, de la façon dont nous mangeons, dont nous nous habillons, dont nous nous parons, dont nous faisons l'amour, dont nous agençons nos relations familiales, dont nous éduquons nos enfants, dont nous concevons nos mœurs et nos habitudes de vie, la façon dont nous nous représentons le monde, son au delà, notre propre histoire, la façon dont nous organisons la parole en une langue spécifique. C'est aussi, et ce point est essentiel pour moi, la façon dont nous réglons nos conflits, dont nous composons avec la violence qui est au cœur de l'espèce humaine.
Depuis la préhistoire, les cultures ne cessent de se différencier, avec des phases d'homogénéisation locale et transitoire, du fait des déplacements et des remplacements de populations. Elles ne cessent aussi, tout à tour, de se faire la guerre et de dialoguer. Par nature, si l'on peut dire, une culture a toujours tendance à se différencier.
Dans ce sens, et avec cette liste de critères, le lecteur me créditera qu'il y a bien une « culture française », incluant la « culture cultivée », qui a beaucoup apporté au monde, car elle est ouverte sur le monde, grâce aussi, j'ose le dire, par son entreprise de civilisation du monde, à partir de la Révolution française mais aussi pendant la période coloniale (qui n'a certes pas eu que des aspects positifs). Mais le lecteur me créditera aussi du fait que d'autres cultures tentent aujourd'hui de s'implanter sur notre territoire. Ce sont des cultures, plus que des individus, qui sont migrantes aujourd'hui. Les déplacements de populations sont aussi des déplacements de cultures.
Voilà une différence radicale entre ceux qui dénoncent aujourd'hui la forme et l'emprise de l'immigration en France : pour les uns il s'agit d'une invasion de « sauvages » (donc sans culture), pour les autres il s'agit d'une importation de cultures dont on ne souhaite pas qu'elles viennent remplacer la nôtre. C'était le cœur de mon article sur les émeutes où, contre le paradigme qui voyait dans chaque émeutier un voyou, un hors-la -loi, un sauvageon, je proposais plutôt d'y voir des vengeurs organisés, au cœur d'une loi et d'une légitimité culturelle bien distincte de la nôtre, nous qui avons mis des siècles à purger la culture française de toutes mœurs vindicatives.
Le problème est qu'aujourd'hui, le simple fait de parler de culture française vous rend immédiatement suspect de proximité avec les versants les plus sombres de l'espace politique (et c'est à ce moment précis qu'un petit malin de l'extrême gauche susurrera que, sous peine d'être nazi, il vaudrait mieux parler de la « culture de France » et d'ajouter immédiatement un « s » à culture, et comme ça le tour est joué, la France a vocation à être le territoire de plusieurs cultures).
Pour toutes ces raisons, je dois avouer que je n'éprouve aucun malaise à dire la même chose sur certains points que le RN, ou même l'extrême droite, ou même Renaud Camus, car je ne le dis pas pour les mêmes raisons ni avec les mêmes conséquences.
Aucune solution ?
Le troisième ordre de commentaire qui est fait en retour à mon article initial est plus gênant. Il y est dit que cette réflexion partagée « ne propose aucune piste pour solutionner les problèmes constatés. Et ne mérite donc pas d'être mise en débat ». Aïe !
Je veux rappeler tout de suite que ce n'était pas son objectif. Ce n'était pas un article engagé, ou « militant ». Un peu familier des concepts de l'anthropologie, et ayant travaillé, sur un plan académique, sur les fondements et les formes prises par la violence en société, j'ai reconnu tout de suite, au vu du déroulé des émeutes, la démarche, familière pour moi, de la « revanche vindicative », propre à de nombreuses cultures, présentes ou passées (y compris dans le passé de l'Occident). Mon texte était donc une pure analyse intellectuelle, tendance sciences humaines.
En disant cela j'ai bien conscience d'être un peu hypocrite, car même une pure analyse a des conséquences dans le débat politique. Et de plus elle n'est jamais véritablement neutre, malgré tous les efforts intellectuels et méthodologiques que l'on peut déployer. Mon véritable ennemi, dans ce domaine, est l'idéologie, qui est antagoniste à la fois avec la science et avec le débat.
L'époque, aujourd'hui, est envahie par l'idéologie, cette pensée qui ne pense pas car elle est pleine d'oeillères, de dogmes, de certitudes non discutables. L'idéologie c'est le mélange contre-nature de l'intelligence avec la violence. C'est la radicalité dissolvant toute pensée. L'idéologie est hostile à la fois aux faits et aux débats, qui sont, depuis Athènes, deux des fondements essentiels de la démocratie. Aujourd'hui on ne peut plus être militant sans être idéologue. Voilà qui gâte tout.
Y a-t-il une place pour une pensée objective de l'immigration, du déplacement de population, du choc et des échanges culturels, qui se tiennent à distance de l'idéologie ? Le simple fait de penser l'immigration vous rend aujourd'hui complice des sauvages pour les uns, complices des nazis pour les autres. Les idéologies occupent aujourd'hui pratiquement tout l'espace de représentation de la question de l'immigration, voilà le problème.
Peut-on intégrer la question de l'immigration dans un engagement militant ? Difficile là aussi. J'avais écrit il y a quelques temps un article qui défendait la thèse selon laquelle l'absence d'une « gauche patriotique » dans l'échiquier politique déséquilibrait l'ensemble des débats. Ce vide aspire tous les engagements vers le trou noir de l'idéologie. S'il y a des courageux, je leur conseille de se lancer, ou de se relancer. Ils rendront un service à tout le monde.
Pour le reste, contre l'idéologie, contre toute idéologie, pensez par vous-même, le reste viendra tout seul.

 

 

Philippe Breton
ovipal
13 aout 2023

 

Commentaires publiés sur le site
Guy Robillart · 15 juillet 2023

Des émeutes, oui qui ? Une analyse à laquelle j'adhère. Il est temps que nous nous interrogions sur les effets d'une immigration non maîtrisée. Il est temps de ne pas laisser le débat uniquement entre les deux champs extrêmes de nos représentants politiques. Le mot sécession n'est pas trop fort pour définir des comportements observés lors de ces émeutes. N'oublions pas non plus, la politique expansionniste du pays dont est issue une partie des allogènes, une politique expansionniste bien visible à Strasbourg . Elle est un frein à l'intégration.

Claustaire · Il y a 17 jours

Pour vous connaître un peu et vous avoir beaucoup lu, je sais, Monsieur Breton, "d'où vous parlez" (comme nous disions naguère - ou bientôt jadis - entre 'camarades') : de cette gauche humaniste et laïque qui, justement par antiracisme, aura passé beaucoup de temps à combattre l'idéologie et le militantisme du

FN.

 

Relisant encore aujourd'hui votre (à la fois très lucide et très inquiétante) analyse ci-dessus, à laquelle je souscris entièrement, je me demande pourtant, avec un incoercible sentiment de malaise (dans la civilisation ?), quels passages de ce texte

pourraient ne pas être signés par un militant du FN devenu RN.

 

Je vous fais cette remarque sans aucun esprit de provocation, en toute honnêteté, voire en réel désarroi.

 

Guy Robillart · Il y a 16 jours

En réponse à Claustaire : quels passages ne pourraient pas être signés par un militant du RN ? J'ai eu la même réflexion. Je pense que l'on adhère à l'analyse du sociologue, solide, argumentée. Mais après ? Il y a le discours politique. Qu'est-ce qu'on fait ? Pour la droite extrême et même la droite, c'est le rejet. Pour les sociaux démocrates, quelle politique ? Elle passe par la mixité sociale à l'école, à la ville...Mais aussi, ne pas rechercher, par calcul électoral, toute forme d'alliance sociopolitique avec une partie de ceux qui prônent ouvertement au nom d'un expansionnisme , un vrai refus d'intégration.

FJ REFFUAK Claustaire · Il y a 16 jours

Je partage votre point de vue comme votre "malaise". Ceci étant je crois bien que le RN-FN a très largement prospéré pour cause de réflexe refus idéologique d'accepter simplement de regarder les choses objectivement sans obéir par principe aux incantations du politiquement correct.

Claustaire · Il y a 15 jours

Quelqu'un à qui j'ai fait lire votre analyse me fait remarquer que, pour intéressante qu'elle soit, elle ne propose aucune piste pour solutionner les problèmes constatés. Et ne mérite donc pas d'être mise en débat. Sniff !

 

 

 

 



13/08/2023
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