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L'erreur des sondeurs et des politologues au deuxième tour des législatives 2024 ? Ne pas avoir compris que l'émotionnel y avait remplacé le politique

Nous nous sommes tous trompés. Tout ce que la France compte de politologues, de sondeurs, de commentateurs politiques de tout poils s'est trompé sur le résultat des élections lors du deuxième tour des législatives 2024. Cela fera date dans le petit monde des porteurs de boules de cristal.

 

Personne n'avait prévu que le RN ne serait pas en tête, encore moins qu'il serait en queue de peloton du point de vue des sièges de députés.

 

La question est donc : pourquoi ? Pourquoi nous sommes-nous autant trompés ? La question serait sans importance aujourd'hui puisque l'actualité est ailleurs : quel premier ministre, quelles alliances, mais elle compte beaucoup pour demain, car c'est la capacité de prévision pour l'avenir qui est en cause, voire la crédibilité de tout un corps d'experts.

 

M'étant moi-même, comme les autres, publiquement trompé, je vais tenter d'analyser mes propres erreurs pour proposer une hypothèse qui les expliquerait peut-être.

 

 

La croyance dans un comportement politique des électeurs

 

La veille du deuxième tour, j'avais proposé un modèle de report des voix, car, c'était l'idée, c'est là que l'élection se jouait. Ce modèle s'appuyait à la fois sur le résultat des enquêtes d'opinion, qui concluaient par des affirmations comme « les électeurs ne suivront qu'à 50 % les consignes de leur parti », et par mes propres hypothèses.

 

Celles-ci prévoyaient que les électeurs Ensemble, échaudés par la débandade dans les sphères macronistes, et remontés contre une gauche parée de tous les défauts mélenchonistes, ne se reporteraient pas massivement pour le NFP et alimenteraient donc l'abstention. Mes hypothèses prévoyaient également que les voix des nombreux extrémistes de la NFP ne se reporteraient jamais, au grand jamais, sur les candidats du si-haï président de la république, même si, un peu lâchement, ces derniers avaient fait retirer le nom même de Macron de leurs affiches électorales.

 

Dimanche dernier, à 17h précises, j'ai su, comme la plupart des politologues en France, que toutes nos hypothèses venaient de voler en éclat et qu'ils se passaient quelque chose d'inédit : en effet, loin de baisser, comme cela aurait du être le cas, la participation avait encore augmenté...

 

Commentateur ce soir-là, comme politologue, sur BFM Alsace, j'avoue mon total désarroi, à 19h30, devant le résultat de la sortie des urnes. J'ai jeté la moitié de mes fiches et, devant la « surprise », j'ai du improviser laborieusement pendant les premières minutes après 20h .

 

Bon, que s'est-il donc passé ? Voilà ma tentative d'explication. Le modèle de report des voix que j'avais construit supposait que les électeurs auraient un comportement politique rationnel. Quand on n'a plus confiance en son propre camp, et qu'on déteste l'autre camp pour lequel on vous demande de voter, on ne vote pas, on s'abstient. C'est le seul comportement politique rationnel possible. Quand vous êtes un jeune révolutionnaire convaincu qu'il faut renverser la table des injustices, vous ne votez pas, absolument pas, pour Gérard Darmanin ou Elisabeth Borne. Quand on a de l'honneur, c'est de la pure logique politique.

 

« Des vies sont en jeu »

 

Et bien non, tous, tous comme un seul homme (ou une seule femme), ont voté contre. Contre le RN. Chez beaucoup, des tréfonds de l'inconscient collectif, est remontée une angoisse primaire, fondamentale, une peur irrépressible : la bête immonde était de retour, là derrière la porte. La campagne électorale, qui était encore politique le lundi est devenue progressivement totalement émotionnelle le vendredi (et cela les sondeurs l'ont bien mesurée, mais pas assez).

 

La gauche a alimenté largement cette peur et la France insoumise a réussi une opération de translation imaginaire inédite en mettant dans le même sac inconscient le « génocide » des palestiniens et « les vies qui seraient immanquablement perdues si le RN venait au pouvoir ». Le thème du risque des « vies perdues » a été repris sur tous les plateaux de télévision, au mépris des règles de la réalité politique, mais avec une redoutable efficacité fantasmatique.

 

Je prend le pari que certains se sont réveillés tout moites après avoir rêvé qu'un soldat israélien du RN allait les bombarder dans leur lit à Gaza ... L'antisémitisme a encore de beaux jours devant lui, maintenant que le sioniste a fusionné avec le nazi.

 

 

Les effets de la « grande peur »

 

On a donc assisté à une véritable déchainement de ce qu'on appelait, jusqu'à pas si longtemps, de la propagande. Il faut avoir le courage de reconnaître qu'une partie de la campagne menée par la gauche a pris cette allure-là avec le thème central « des vies sont en jeu » (1).

 

Ceci explique cela. Puisque « des vies sont en jeu », il faut donc aller voter, et tous ont voté comme un seul homme. Les reports de voix ont été – cela n'est jamais le cas – mécaniquement arithmétiques. Il suffisait d'ajouter les voix de tous les autres candidats pour déduire les voix de celui, n'importe lequel, qui était en face du RN. Comme on le dit un peu inélégamment, on aurait voté pour une chèvre si elle avait contre le FN.

 

Tout cela restera peut-être dans l'histoire comme la « grande peur » qui a fait les législatives de 2024. A moins que cette « grande peur » n'ait encore un avenir dans les prochaines échéances. Nous découvrons à cette occasion, en termes de mécanique électorale, combien le scrutin uninominal à deux tours se prête facilement aux joies de la propagande.

 

Le seul regret que j'éprouve est d'avoir sous-estimé, jusqu'à l'erreur, le poids électoral de ce facteur émotionnel, alors que je n'étais pas le plus mal placé, vu mes travaux antérieurs, et mes orientations actuelles, comme psychanalyste, pour le décrypter. Mon raisonnement a subi des biais que je vais devoir éclaircir.

 

Mais, ne manquera pas de me dire le lecteur attentif, tout ce raisonnement est bien joli, mais le RN n'est-il réellement pas un danger ? A cela je répondrai, oui, peut-être, mais c'est, dans ce cas, un danger politique, pas un danger qui relèverait de l'émotionnel. Un danger pour certains, pas pour d'autres. Les mesures de droite sont sociologiquement un danger pour les gens de gauche et réciproquement. Cette modalité de conflit s'appelle la démocratie. Et d'ailleurs, il faudra bien un jour le rappeler, les mesures de gauche aujourd'hui étaient les choix de la droite hier (2).

 

Et à propos de « danger politique », la croyance aujourd'hui que la gauche a vaincu la « bête immonde » est étrange par son irrationalité. Le bruyant soupir de soulagement empêche d'entendre que le RN est aujourd'hui le premier parti de France, avec plus de 10 millions de voix, loin devant les autres (la gauche n'en fait que 7). Et qu'en Alsace le RN fait 42 % des voix, loin devant chacun des autres partis. Là aussi l'approche émotionnelle bloque l'analyse rationnelle.

 

A quand le retour du réel en politique ?

 

Philippe Breton

ovipal

Le 10 juillet 2024

 

 

(1) Après avoir entendu plusieurs fois que des « vies étaient en jeu » par différents candidats NFP à côté de moi, je l'ai repris sur le plateau de BFM dimanche soir comme élément d'analyse. Je me suis fait alors prendre à partie violemment par Madame Sandra Regol, qui a soutenu que la campagne avait été uniquement « politique ». C'était, d'une certaine façon, une confirmation que la question méritait au moins un examen.

 

(2) Que Monsieur André Laramé, directeur du site « Hérodote » dont j'estime fort les travaux, me permette de reproduire sa belle synthèse sur le sujet :

 

Extrait de https://www.herodote.net/Des_valeurs_fluctuantes_et_interchangeables-synthese-2249-492.php

 

« La gauche française a ainsi longtemps été favorable à la peine de mort (jugée nécessaire pour sauver la Révolution) et à la colonisation (une manière d'étendre la civilisation) ; elle a été aussi hostile au vote des femmes (coupables de trop écouter leur curé) et a longtemps stigmatisé les juifs cosmopolites. En 1940, beaucoup de leaders de gauche ont soutenu le régime de Vichy par pacifisme. En 1983, la gauche socialiste est montée dans le train du néolibéralisme dès lors que celui-ci lui a semblé aller dans le sens de l'Histoire. Après avoir dénoncé pendant un siècle le recours à des travailleurs étrangers, elle a entériné à partir des années 1980 le recours à des travailleurs étrangers et s'est détournée des classes laborieuses, paupérisées par la mondialisation néolibérale.

 

Lorsque la gauche révolutionnaire en vient à menacer les équilibres anthropologiques par ses excès, elle suscite une réaction brutale en sens opposé. Ainsi en a-t-il été avec les ultra-royalistes sous la Restauration (1815-1830). À cette occasion a été employée pour la première fois l'expression « extrême-droite », étant entendu que celle-ci se définit en réaction aux excès de l'extrême-gauche. L'extrême-droite est donc un courant réactionnaire qui a peu à voir avec la droite conservatrice même si l'une et l'autre peuvent être amenées à se coaliser contre la gauche. 

 

Conservatrice par définition, la droite française a dans sa jeunesse dénoncé la peine de mort (par charité chrétienne) et la colonisation (par respect des identités nationales). Elle a été pionnière dans la résistance à l'Occupation (par patriotisme). En ces années 2020, par un singulier retournement de valeurs, la droite extrême a repris à son compte la défense des classes laborieuses. Dans le même temps, prenant acte des nouvelles réalités démographiques, la gauche radicale a paré de toutes les vertus le « multiculturalisme » après l'avoir diabolisé jusqu'à l'aube du XXIème siècle...

 

Entre la gauche et la droite perdure le centre. C'est le parti des gestionnaires et de la bourgeoisie, pour lesquels les bons comptes et l'ordre public sont le remède à toute chose. Quand il accède au pouvoir, le centre gouverne tantôt avec la gauche libérale (Guizot, Giscard-Chirac, Macron), tantôt avec la droite conservatrice (Pompidou, Giscard-Barre, Balladur). »

 



10/07/2024
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