. . . . OVIPAL - OBSERVATOIRE DE LA VIE POLITIQUE EN ALSACE . . . .

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Le mythe de l'antisémitisme alsacien, conséquence du procès de Bordeaux ?

La vague de profanations de cimetières juifs ruraux en Alsace se poursuit, sans pour l'instant que les auteurs aient été identifiés. A la consternation générale dans la région s'ajoute une incompréhension devant le traitement médiatique qui est fait de ces évènements, notamment par la presse nationale. L'AFP par exemple, le 15 décembre 2019 parle de « l'Alsace, terre d'accueil mais aussi de rejet pour les juifs, au vue de la vague d'actes antisémites... avec en dernier lieu la profanation du cimetière juif de Westhoffen ». Quelques jours auparavant, le 6 décembre, le Figaro, sous la plume de Bénédicte Lutaud, titrait : « Profanation d'un cimetière juif : y a-t-il un antisémitisme alsacien ? ».

 

 

L'amalgame entre l'Alsace et le nazisme

 

Deux déviations donc, dans ce traitement médiatique. D'une part une allégation : ces profanations seraient en lien direct avec « l'Alsace ». Ensuite un curieux amalgame : les alsaciens sont décrits comme rejetant les juifs, globalement antisémites et collectivement responsables des profanations. Hélas, nous sommes coutumiers dans la région de cet amalgame associant les alsaciens et l'horreur nazie. Au moment de la première véritable poussée du FN en Alsace (aux élections régionales de 1995), la presse nationale avait analysé ce fait comme une évidence. Plantu avait, dans le Journal Le Monde, publié un dessin particulièrement ignoble, où l'on voyait un alsacien en tenue traditionnelle portant un brassard rappelant le sigle nazi.

Voilà donc ce qui se murmure à Paris et dans les campagnes profondes « de l'intérieur » (à l'exception notable du Sud-Ouest...) : les alsaciens, c'est bien connu, ont, depuis toujours, des sympathies nazies. Le vote pour l' « extrême droite » et les profanations à répétition de cimetières juifs en sont le symptôme le plus éclatant. Sans compter que la Région compte encore quelques défenseurs de la culture locale, eux aussi forcément rangés, comme le montre Bernard Schwengler dans un autre article du site de l'ovipal, dans la catégorie des « forces du Mal ».

 

 

Des a priori impossibles à déconstruire

 

Aucune dénégation rationnelle n'entame la peau dure de ces amalgames et de leurs auteurs. Rappelons pourtant, parmi tant d'autres, quelques faits simples. C'est en Alsace que l'on profane les cimetières ruraux juifs parce qu'il n'y en a... qu'en Alsace. Le résultat de toutes les enquêtes montrent que les électeurs du FN/RN, notamment en Alsace, ne sont pas particulièrement « de souche » et qu'ils ont de toute façon en répulsion le nazisme. Les alsaciens (et les mosellans) ont tant souffert de l'occupation nazie qu'ils en gardent un très mauvais souvenir, comme par exemple celui du camp de détention de la Gestapo à Schirmeck, où de nombreux alsaciens ont été détenus et assassinés.

Ces évidences ne changent rien aux a priori de ceux qui regardent tout cela de loin.

Oh, bien sûr il y eut des comportements insupportables, des autonomistes collaborateurs. La région comptait aussi quelques antisémites de vieille tradition et même quelques volontaires pour la SS, mais on n'oublie pas qu'en France de l'intérieur, on n'a pas manqué de collaborateurs et qu'on a levé toute une division SS de français fascinés par le nazisme.

Peut-être veut-on rappeler par là, malgré tous les travaux des historiens, que les « malgré nous », mobilisés de force dans l'armée allemande et dans la Waffen SS auraient gardé une sorte de nostalgie du régime qui les a envoyé à la boucherie ?

 

 

Une loi de Godwin alsacienne

 

Pourquoi donc tant d'incompréhension et de haine de la part de ceux qui prétendent faire l'opinion ? Faut-il y voir une variation locale de la fameuse « Loi de Godwin », du nom du chercheur éponyme ? Cette loi énonce que plus une discussion dure et se trouve à court d'arguments, « plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s'approche de 1 » ? Trop simple, même si c'est sans doute en partie vrai, comme le montrent beaucoup de débats aujourd'hui, où le désaccord se termine par ce qu'on appelle, en rhétorique, la reductio ad hitlerum, figure très utilisée par le « camp du bien ».

De quoi faire oublier que les nombreux assassinats de juifs ont lieu actuellement ... en France de l'intérieur. Le dernier en date, celui de Gisèle Halimi, étant le fait, concrètement d'un homme clairement inspiré par l'Islam, qui voit dans le juif une incarnation du Démon. Il est vrai que la pensée s'absente aujourd'hui de plus en plus du débat public, quasi totalement idéologisé, profondément « godwiné », privé de toute profondeur historique et donc condamné à l'incompréhension du réel et à la répétition des pires amalgames, quant ce n'est pas au déni pur et simple.

 

 

Aux origines d'une représentation fausse de l'Alsace

 

D'où vient cette représentation faussée de l'Alsace, qui semble plonger dans les profondeurs de l'Histoire ? Elle est certes ancienne mais elle ne remonte pas à l'immédiat après-guerre, où les alsaciens apparaissent plutôt comme les victimes, qu'ils ont été, de la barbarie nazie. Je fais ici l'hypothèse que l'incompréhension fondatrice de cette représentation date de 1953 et, plus précisément, du procès de Bordeaux où furent jugés les exécuteurs du massacre d'Oradour, pour partie de jeunes alsaciens, enrôlés de force dans la division SS Das Reich.

Le procès de Bordeaux marque un véritable tournant dans la représentation que les français de l'intérieur se font de l'Alsace et des alsaciens. Le problème, insoluble, est que ceux qui sont jugés au procès d'Oradour sont à la fois victimes car enrôlés de force, et coupables car ayant participé au massacre. Dans l'impossibilité de voir stigmatiser à travers eux l'ensemble des malgré nous, c'est à dire une grande partie de sa jeunesse, l'Alsace, quasi unanime, choisit à l'époque de voir dans les inculpés du procès de Bordeaux des victimes, là où la France de l'intérieur verra en eux des coupables, chacun ayant raison. Le piège s'est refermé sur une Alsace qui n'avaient que deux choix, tous les deux mauvais : abandonner les siens ou les soutenir.

Et tout cela dans un contexte, comme le rappelle l'historienne Sarah Farmer*, où le massacre d'Oradour, sur lequel on avait peu insisté jusqu'à là, est promu au début des années cinquante, comme symbole fort d'une unité de la France globalement victime du nazisme. Grâce, si l'on peut dire, à Oradour , se trouvaient effacées les années de division et de rancoeur qui pourrissaient le climat national depuis 1945.

Du coup le débat national a changé d'axe et les français, tous victimes, se voyaient opposés aux Alsaciens, tous doublement coupables, d'un massacre, d'une part, du soutien massif aux massacreurs d'autre part. Il n'en fallait pas plus pour que l'image de l'Alsace, pourtant si choyée par l'opinion française depuis 1870 et les deux annexions allemandes, se transforme radicalement. C'est de ce moment, 1953, de cette incompréhension fondatrice, à mon sens, que date la représentation d'une Alsace suspecte en permanence d'entretenir de vieilles sympathies nazies.

Le fait que cette histoire date de 70 ans ne change rien à l'affaire. Ceux qui aujourd'hui reproduisent cette représentation négative, et qui la réactivent à chaque événement dramatique, à chaque profanation, outre qu'elle leur est bien utile pour ne pas voir la réalité concrète de l'antisémitisme islamiste, ne connaissent probablement rien à cette histoire. Ils la la répètent donc sans comprendre, comme dans ces vieilles vendettas dont on a oublié l'origine, mais qui continuent à dresser les uns contre les autres.

 

Philippe Breton

article publié sur le site ovipal.com le 28 décembre 2019

 

 

 

* Sarah Farmer, Oradour, 10 juin 1944, Tempus, Editions Perrin, 2007. Un livre qu'il faut vraiment recommander pour ceux qui s'intéressent encore à cette période, car très objectif, loin des passions française, Sarah Farmer étant une chercheuse californienne reconnue.

 



28/12/2019
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