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Pour faire société : repenser le projet territorial (régional, local et urbain 

 

Les politiques publiques nationales régionales et locales sont non seulement confrontées à de défis nouveaux d’une ampleur inédite mais elles procèdent, par essais et erreurs, en tâtonnant dans une situation générale d’aléas et d’incertitude radicale. On assiste ainsi au retour de la prospective et de la planification territoriale. Des efforts sont consentis afin d’éviter que ne se réalisent les prophéties des collapsologues. Toutefois ces effort de planification, de conception des projets territoriaux et des politiques publiques n’ont de sens que si la population dans sa large majorité s’y intéresse, y participe (dans un processus de démocratie participative) et adhère aux initiatives. Or on assiste parallèlement à un moment particulier du développement de l’individualisme, doté de moyens d’expression, notamment technologiques, très puissants. Les territoires ne pourront surmonter la crise actuelle qu’en refaisant société.

 

L’actualité géopolitique, sociale, économique et écologique semble fonctionner à un autre rythme que celui adopté depuis la fin de la seconde guerre mondiale et selon une tectonique beaucoup plus sismique que ce à quoi nous étions habitués. Depuis quelques années en effet, des problèmes redoutables de très grande envergure se présentent à nous (mais cette fois l’humanité, par son activité est à l’origine des difficultés) s’additionnent et se cumulent avec une rapidité, une ampleur et une complexité inhabituelle : changement climatique aux conséquences multiples, perte dramatique de la biodiversité, zoonoses, guerre en Ukraine, raréfaction des ressources matérielles (notamment naturelles) et énergétiques, crises politiques, économiques et financières, inflation à deux chiffres, tensions internationales, pollutions gigantesques, etc. Or tous ces problèmes ont des impacts immédiats et concrets sur les territoires y compris régionaux et locaux, ce qui, avec cette ampleur, est tout à fait inédit.

 

Certains de ces problèmes que nous avions vu venir de longue date (comme le changement climatique, parfaitement identifié depuis le début des années 1970) devaient être gérés dans le cadre d’une temporalité longue, dans le long terme par une réorientation et une redéfinition progressive des activités de production et de consommation. Or les effets envisagés sur le long terme sont déjà visibles et percutent dans l’urgence les problèmes du très court terme (l’explosion des factures énergétiques).

 

Outre les difficultés pratiques au quotidien notamment dans certaines branches (par exemple l’artisanat) cette crise par sa soudaineté et sa violence compromet l’efficacité des politiques publiques et les exercices de planification à long terme. L’approche fonctionnaliste et stratégique utilisée pour la gestion de l’environnement, de la mobilité, de la pollution et de l’eau n’est pas applicable aux problèmes énergétiques à court terme. Il est pratiquement impossible de conduire de bonnes politiques et de planifier dans un contexte d’incertitude non probabilisable. Il faut naviguer à vue.

 

Habituellement en effet l’Europe et l’Etat constituaient des tampons amortisseurs (grâce aux interventions de la BCE, aux fonds structurels, aux dépenses de relance conjoncturelle et à l’impact des « stabilisateurs économiques ». Cette fois ci pourtant les institutions ont effectué des choix qui ont contribué à aggraver la situation (par exemple l’ouverture à la concurrence des monopoles naturels de l’électricité et du gaz). Cette crise-ci est trop générale pour ne pas impacter fortement l’ensemble des acteurs économiques politiques et sociaux.

 

Nous sommes à la fois plus vulnérables tout en disposant de moins de temps et de ressources. S’y ajoute les effets du libéralisme et néolibéralisme ambiants qui refusent les pratiques interventionnistes (libéralisme) ou la conception de politiques de réduction des inégalités sociales (néolibéralisme). De plus cette crise impacte les acteurs économiques et sociaux de façon différenciée. Certaines stratégies individualistes (non coopératives) souvent associées au numérique, comme les dark store ou les dark kitchen, voire des activités illicites sur internet se déploient à toute vitesse et perturbent l’organisation urbaine des activités productive et du commerce. Les inégalités se creusent. Certains sont frappés de plein fouet, d’autres (par exemple les opérateurs du secteur énergétique ou les opérateurs sur les marchés des denrées alimentaires) s’enrichissent à travers des pratiques spéculatives. De même les territoires ne sont pas impactés de la même façon. Les villes semblent pouvoir s’adapter plus aisément que les petites communes, les bourgs excentrés dans les campagnes.

 

Dans l’immédiat c’est la crise énergétique amplifiée par la guerre et la spéculation qui produit les effets les plus spectaculaires et les plus marquants. En dépit du bouclier énergétique partiel, la confiance des citoyens dans les stabilisateurs et les régulateurs traditionnels est ébranlée, la capacité même des Etats à affronter simultanément ces défis inouïs semble érodée. Toutes les convictions et beaucoup de savoirs sont dans ce contexte interpellés ou fragilisés jusqu’aux repères usuels de la pensée rationnelle qui guident traditionnellement les orientations des politiques publiques (perplexité sur les voies à suivre, cacophonie généralisée. Les vérités alternatives et autres fake-news nous submergent). La vie politique nationale, régionale et locale en est évidemment également sérieusement affectée.

 

Pourtant et alors même que le moment de sidération se prolonge, les institutions européennes, nationales, régionales et locales garantes de la viabilité du développement et de la cohésion sociale tentent de se mobiliser sur un ensemble de fronts. Il semble que l’heure des grands choix, celui des grandes orientations, y compris pour les collectivités territoriales de taille modeste se rapproche :

Il nous faudra probablement trancher entre d’une part, la course au tout technologique dopée par l’innovation et, d’autre part, la sobriété économique et technologique :

 

Logique du tout économique (marchéiste, utilitariste, individualiste, croissanciste) versus logique humaniste (intégrant en priorité le souci d’autrui et de l’écosphère)

 

Logique concurrentielle mâtinée d’indifférence versus la logique de coopération et de solidarité

 

La logique de la préférence nationale et régionale versus la philosophie de la responsabilité pour l’autre (au sens d’Emmanuel Levinas)

 

Une spécificité des problèmes actuels est bien qu’ils mobilisent toutes les institutions territoriales à toutes les échelles géographiques (de l’Europe au niveau local, voire du quartier), ainsi que les associations, les entreprises et les ménages. Nous entrons dans une période de mobilisation générale et de choix fondamentaux pour la société.

 

En ce sens il est possible de voir dans la mobilisation de nos institutions des forces de réaction pour développer des capacités, d’adaptation, de résilience et de transformation de la société : lois et mesures de santé publique, lois et décrets d’application sur la protection de l’environnement, sur les mobilités actives et douces, sur la transition énergétique, sur la consommation foncière, etc.

 

Des réflexions sont menées au niveau régional et local avec les élus et de larges catégories de décideurs (entreprises, associations, parties civiles) au sein des instances territoriales (Région Grand-Est, CeA, Eurométropole, grandes villes, Départements, intercommunalités, communes, structures parapubliques, associations), des textes sont rédigés, des plans s’élaborent (planification territoriale : SRADETT, SRDEII, SCOTS, PLUI, PCAET, etc.), des stratégies sont déployées, d’autres politiques nationales (loi climat-résilience, objectif zéro artificialisation nette (ZAN), Zones à faible émission (ZFE), et bien d’autres (la planification territoriale concerne actuellement toutes les dimensions vitales des politiques publiques) sont déclinées et appliquées (non sans difficultés) au niveau régional, urbain et local.

 

René Kahn

ovipal

4 mars 2023

 

 

Eléments de bibliographie

BIHOUX Philippe, JEANTET Sophie (2011), La ville stationnaire. Comment mettre fin à l’étalement urbain ?, Domaine du possible

BRUGVIN Thierry (2021), La relocalisation solidaire. Ecologique, économique et démocratique, Dacres

CALLICOTT J. Baird (1985/2020), Ethique de la terre, Wildproject

CASTEL Pierre-Henri (2018), Le mal qui vient, Editions du Cerf

CHARBONNIER Pierre (2022), Culture écologique, SciencesPo

CORIAT Benjamin (2021), Le bien commun, le climat et le marché. Réponse à Jean Tirole, LLL

David Bruno (2021), A l’aube de la 6e extinction, Le livre de proche

DJAïZ David (2021), Le nouveau modèle français, Points Seuil

FABUREL Guillaume (2020), Pour en finir avec les grandes villes. Manifeste pour une société écologique post-urbaine, Le passager clandestin

HAENTJENS Jean (2020) Comment l’écologie réinvente la politique. Pour une économie des satisfactions, Rue de l’échiquier

KAHN René (2022), « Investissements directs internationaux et développement territorial. Vers la fin d’un modèle ? «  in La Lettre du financier Territorial (LFT), n°381 & 382

Seconde partie : Comment opérer un changement de modèle régional en faveur d’un développement plus endogène ? Le cas de l’Alsace (LFT), n° 382, pp.24-29

LABBE Mickaël Labbé, (2021), Aux alentours, Regards écologiques sur la ville, Payot

LATOUR Bruno ((1999/2004), Politiques de la nature. Comment faire entre les sciences en démocratie, La Découverte

LEVINAS Emmanuel (1972), Humanisme de l’autre homme, Fata Morgana, Le livre de poche

PANERAI Philippe (2022), La ville de demain, PUF

PELLUCHON Corine (2020), Réparons le monde. Humains, animaux, nature, Rivages poche

PELLUCHON Corine (2022), Les lumières à l’âge du vivant, Points Seuil

TAVOILLOT Pierre-Henri (2020/2023), La morale de cette histoire. Guide éthique pour temps incertains, Michel Lafon.

Sites internet (incomplet)

https://francevilledurable.fr/les-realisations/carte-des-realisations/

 

 



04/03/2023
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