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Le réchauffement climatique, les politiques locales et les élections

 

Le réchauffement climatique est un sujet très grave mais politiquement ultra-sensible. Il est difficile de l’aborder sans être confronté à l’accusation d’approche partisane. Pourtant cette question ne peut pas rester confinée dans la sphère d’une seule spécialité scientifique (la climatologie)

 

La raison en est que le constat ne se peut jamais se limiter au seul réchauffement climatique. Sa reconnaissance s’accompagne immédiatement et légitimement d’une proposition normative, d’une injonction à l’action. Il faut agir non seulement pour s’y adapter mais également pour en limiter l’ampleur.

 

C’est cette injonction à l’action, autant que la définition de son périmètre et la désignation de ses organisateurs qui font débat. Certains la jugeant disproportionnée et irrecevable, d’autres, dramatiquement insuffisante. Il s’en suit un débat virulent qui fait ressortir toutes les fragilités de nos démocraties, tous les points aveugles de notre organisation et qui met en évidence l’ampleur vertigineuse des enjeux et des désaccords.

 

Ces derniers portent potentiellement sur l’origine anthropique du RC, le rôle des pouvoirs publics, le degré d’urgence et la nature de l’action, l’ampleur des mesures à adopter, les arbitrages collectifs, le rôle de l’initiative individuelle, des incitations monétaires et non monétaires, les nécessaires transformations du système de production et de consommation, etc.

 

La France, qui n’est pas les Etats-Unis, a abordé le problème du RC par une entrée régalienne qui soulève moins de polémique. Il existe – à la suite au premier plan climat (2004), de l’accord de Paris (2015) et de la loi pour la transition énergétique et la croissance verte (2015) - des institutions nationales[1] et régionales en charge de ces questions. Le thème du RC est donc tout à fait présent dans débats politiques et les documents régionaux et locaux, notamment à travers les Plans « Climat Air, Energie Territoriaux ». Il va progressivement dominer les agendas politiques non seulement internationaux, européens et nationaux mais également régionaux, locaux et même municipaux.

 

Depuis une dizaine d’années environ la question du changement climatique s’est invitée en Alsace avec une stratégie régionale (SRCAEA - 2015) puis dans le Grand Est (avec un PCAET Grand Est). Il existe sur le sujet une information abondante. Trop abondante peut-être. Il pourrait être utile d’adopter des clefs de lecture et de compréhension pour faire le tri parmi toutes ces sources d’information globale et locale, non pas contradictoires mais dont les finalités sont absolument différentes. La première vertu des documents régionaux consacrés au RC est peut-être de donner à cette littérature généralement théorique, abstraite et conflictuelle au niveau global, un contenu local concret, informatif et pratique.

 

La question climatique déborde largement le seul domaine de spécialité des climatologues. S’ils restent évidemment les plus compétents pour rappeler les faits dans leurs dimensions physiques, elle mobilise désormais toutes les sciences sociales. En particulier, les sciences juridiques et le Droit international (Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques et les Conférences des parties - COP), la philosophie (pour la définition des principes qui fondent la justice climatique), les sciences économiques (pour une approche raisonnée de la gestion des ressources énergétiques et des conséquences du réchauffement climatique (RC) sur les activités économiques émettrices de Gaz à effet de serre - GES), les sciences de l’ingénieur (pour préconiser des solutions techniques de réduction et d’adaptation), les sciences politiques (pour la définition des politiques publiques centrales, déconcentrées et décentralisées de lutte contre le RC, des normes, des interventions et des mesures publiques d’adaptation), la géographie, la sociologie , l’anthropologie, etc.

 

Et donc très logiquement, la question du RC s’invite dans les territoires, du niveau européen au niveau local, en passant par différents niveaux géographiques et institutionnels intermédiaires : bien évidemment le niveau national (le Haut conseil pour le climat - HCC; La stratégie nationale bas carbone - SNBC) et aussi le niveau régional dont il sera question ici.

 

Nous pouvons faire, dans une première approximation, deux observations majeures relatives à deux catégories distinctes d’information :

 

En premier lieu il existe une information qui se veut objective, descriptive, neutre (en un mot scientifique), qui concerne l’information climatique à tous les échelons territoriaux, du niveau planétaire au niveau local en passant par le niveau continental, européen, national, régional. Cette information porte sur la réalité du RC, les mécanismes, la temporalité et l’ampleur du phénomène de réchauffement de l’atmosphère terrestre par les GES, émis principalement par les activités humaines (du fait de l’utilisation des sources d’énergie fossile : gaz, pétrole, charbon), engageant une nouvelle ère géologique : l’anthropocène.

 

Cette première catégorie d’informations porte également sur les conséquences du RC du niveau global (planétaire) au niveau local pour les écoumènes et les groupes humains : la montée du niveau des mers, la fonte des pôles, de la banquise et des glaciers, les phénomènes météorologiques extrêmes, les canicules, les sécheresses, les feux de forêt, l’épuisement des écosystèmes, mais également : les migrations régionales, les effets sur les activités économiques et les fonctions vitales des territoires.

 

Cela implique également les réactions probables des pouvoirs publics, des entreprises, des populations, la morbidité des populations humaines et animales, etc. Cette première information concerne l’ensemble des paramètres relatifs au climat, l’influence exercée par l’homme sur les phénomènes climatiques « naturels » et leurs conséquences les plus probables pour les populations là où elles se trouvent. Cette information est diversement accueillie avec un éventail de réactions qui va de l’indifférence à l’anxiété.

 

Une deuxième catégorie d’information concerne les stratégies d’adaptation, les objectifs en matière de GES, les recommandations, les normes. Ces informations dites normatives, poursuivent deux visées distinctes relatives aux comportements humains : celles visant la réduction des GES à travers la réorganisation des activités humaines (parvenir à la neutralité carbone, limiter le réchauffement à un seuil – de température ou de concentration de carbone dans l’atmosphère - acceptable), et celles visant l’adaptation aux effets déjà sensibles du réchauffement climatique. Comment y faire face localement, comment s’en protéger, comment s’adapter à la nouvelle donne climatique ? Cette adaptation concerne les institutions gouvernementales, les pouvoirs publics centraux et locaux, les corps intermédiaires, les entreprises, les individus. Chaque entité centre de décision (une autorité locale, une entreprise, un ménage) est capable de prendre de résolutions et d’engager des actions visant soit à limiter les émissions de GES (limiter l’empreinte carbone de ses activités) soit à s’adapter coûte que coûte dans un réflexe de survie, de confort, voire de recherche de nouvelles opportunités économiques.

 

L’information scientifique pertinente sur les données climatiques émane principalement des climatologues via des institutions indépendantes (le GIEC et ses différents rapports, la NASA, le Système mondial d’observation sur le climat - SMOC/GCOS-, les études de Météo France, etc.). Alors que les décisions relatives aux objectifs, qu’on souhaite se fixer, les normes thermiques en matière d’émission, de construction, etc. ainsi que les recommandations aux acteurs économiques et aux populations, émanent d’autres institutions à caractère politique qui sont en charge d’évaluer les impacts du RC et d’en minimiser les effets sur la santé publique et les activités économiques, etc., sont le fait d’autres institutions (Le Conseil de défense écologique, l’Observatoire National des effets du réchauffement climatique - ONERC -, le Haut conseil pour le climat – HCC)

 

Si certaines personnes refusent la première catégorie d’information (attitude climato-sceptique) pour des raisons très diverses (de l’idéal de la recherche scientifique indépendante des jugements de valeur, aux lobbies économiques et jusqu’aux motifs religieux comme ceux des prêcheurs évangélistes) il est plus rare de voir écarter la seconde catégorie d’informations. Si l’on refuse d’admettre qu’il existe un phénomène comme le RC, il semble impossible de nier l’existence d’un débat public sur le RC et la création d’institutions ad hoc. En France il existe un Haut conseil pour le climat, un plan national (PCAE), des Plans climat, air énergie territoriaux (PCAET) pour les collectivités locales, des métropoles aux intercommunalités officiellement (compétence obligatoire) en charge de ces questions (Loi de transition énergétique pour la croissance verte du 18 août 2015)

 

Quel usage faisons-nous de l’information locale concernant le RC ?

 

Avez–vous pris connaissance de quelques-uns de ces documents concernant notre région, notamment ? :

 

*Les documents actualisés du Schéma Régional d’Aménagement, de Développement Durable et d’Egalité des Territoires (SRADDET) de la région Grand Est qui expose la stratégie régionale de développement et notamment le Plan Climat Air Energie (PCAE) et décline ensuite cette stratégie (PCAET) pour chacun des territoires (EPCI) au niveau national[2] et du Grand Est [3]

 

*Le schéma régional Climat Air énergie Alsace de 2015 réactualisé en 2016 et 2019[4]

 

*Les travaux du Comité local de l’air et de l’association Atmo Grand Est sur le changement climatique, le poids des sources locales de pollution de l’air et le bilan de la qualité de l’air sur l’Eurométropole de Strasbourg (novembre 2019)[5]

 

*Les Etudes de la Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (DREAL) Grand Est[6]

 

*Le livret de l’Observatoire régional sur l’agriculture et le changement climatique (ORACLE) Grand Est [7]

 

* Le diagnostic territorial du PCAET de la Communauté de communes du Pays rhénan[8], celui de la Communauté de Communes Pays de Niederbronn-les-Bains (2018)[9], celui de l’Eurométropole de Strasbourg (2019)[10]

 

Il ne s’agit pas là de documents administratifs formels ou bâclés destinés à encombrer les tiroirs comme certains semblent le penser. Ce sont des documents articulés sur les travaux scientifiques, intégrés aux documents européens et nationaux, rigoureux, précis, sectoriels. L’impact du RC est examiné localement et pour chaque secteur d’activité ou fonction : habitat, mobilité, consommation, traitement des déchets, artisanat, logement, industrie, agriculture, etc.), conçus suivant des procédures démocratiques et qui mobilisent les élus, les associations, les organisations professionnelles et les citoyens volontaires.

 

Il s’agit de plans d’action locaux fondés sur un état des lieux, un diagnostic territorial des consommations (notamment d’énergie) et des besoins. L’adaptation au niveau local, ne désigne pas uniquement les brumisateurs installés dans les centres villes pour combattre de manière festive les îlots de chaleur, il s’agit des initiatives collectives conçues pour faire face aux conséquences du RC, dans toutes les branches d’activités, à tous les niveaux de prise en compte des besoins des entreprises (ex : Clim Ability, pour les entreprises du Rhin supérieur)[11] et pour les services publics locaux, du bien-être des populations. Les grandes collectivités se dotent aujourd’hui de systèmes d’information géographiques qui comportent une comptabilité matière précise (inputs /outputs et consommation en lien avec la démographie) en eau, énergie (renouvelable et non renouvelable), matériaux, dont les cycles du carbone, du phosphore, de l’azote, les pollutions, la gestion des déchets, la vulnérabilité aux risques climatiques, etc. Le RC fait entrer les collectivités territoriales dans un nouveau paradigme gestionnaire.

 

Les deux réactions (réduction, adaptation) relatives à l’information sur le RC semblent inversement corrélées. Plus on descend au niveau local plus l’adaptation semble prioritaire et la réduction / atténuation (mitigation) - des émissions de GES, secondaire. Réciproquement plus on monte vers un niveau d’analyse macro-géographique et plus le discours s’oriente vers des dispositifs visant à contrer le réchauffement, à en limiter la portée et ses effets dévastateurs. De fait les documents régionaux (méso : entre le niveau micro et le niveau macro) mélangent souvent ces deux niveaux d’information et dans un réflexe pragmatique propre à la littérature régionale, ils mettent davantage l’accent sur transformations observables de l’environnement, des transformations en cours des secteurs d’activité et les réactions pratiques qui s’en suivent, vertueuses ou adaptatives.

 

On peut également observer que si le niveau supranational et national est celui des décisions (des objectifs ciblés : facteur 4 ; neutralité carbone, zéro émissions nettes - ZEN) le niveau territorial fin s’annonce comme le niveau privilégié de l’action en faveur du développement durable et de la lutte contre le RC (Kahn 2015 ; Jouzel & Larrouturou 2017 ; De Perthuis 2019 ; Gollier 2019)

 

Il existe toutefois des situations montrant une inversion de logique, notamment lorsque la production d’information locale émet le souhait de générer des comportements vertueux dont les effets additionnés à l’échelle de la planète, seraient globalement significatifs. Pour l’heure il semble difficile d’apprécier le bien-fondé et la portée réelle des initiatives individuelles marchandes et non marchandes[12]. Beaucoup reste à faire mais le débat régional sur le RC dans le Grand Est est bien lancé, Le RC va s’inviter de plus en plus fortement dans les scrutins locaux. Les municipales elles-mêmes seront désormais impactées. Quelques hivers modérés, quelques événements météorologiques extrêmes et quelques étés très chauds vont très certainement contribuer à animer ce débat y compris à l’échelle locale et communale[13]

 

OVIPAL - René Kahn

16 février 2020

 

Bibliographie succincte :

 

DE PERTHUIS Christian (2019), « Le tic-tac de l’horloge climatique » Une course contre la montre pour le climat, De Boeck Supérieur.

DUCHENE Cédric & KAHN Didier (2018), « Comment les acteurs de l’énergie du Rhin supérieur perçoivent-ils le changement climatique et se configurent-ils par rapport à la transition énergétique ? », in Revue d’Allemagne 50-2 ; pp 355-364

https://journals.openedition.org/allemagne/947

EKELAND Ivar (2015), Le syndrome de la grenouille. L’économie et le climat », Odile Jacob

GOLLIER Christian (2019), « Le climat après la fin du mois », PUF

JOUZEL Jean & LARROUTUROU Pierre (2017), « Pour éviter le chaos climatique et financier », Odile Jacob

KAHN René (2015), « Le développement durable et les territoires, conceptions, impacts et perspectives » Parties 1 & 2 in La Lettre du financier territorial (LFT), n°302 septembre, pp.45-51 & 303, octobre, pp.34-41

KAHN René (2016), « La conception européenne du développement durable : volontariste, optimiste et marchéiste » in Bulletin de l’OPEE n°33, hiver 2015-2016, pp.15-22.

https://opee.unistra.fr/spip.php?article330

LATOUR Bruno (2015) « Face à Gaïa, Huit conférences sur le nouveau régime climatique », La Découverte, Paris

MARSHALL Georges (2017), Le syndrome de l’autruche, Pourquoi notre cerveau veut ignorer le changement climatique, Actes Sud

RUDOLF Florence (2009), « Le climat change … et la société ? », Ed. La ville brûle

 

 

[1] Le Conseil de défense écologique, l’Observatoire National des effets du réchauffement climatique - ONERC -, le Haut conseil pour le climat – HCC

[2]https://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/guide-pcaet-comprendre-construire-et-mettre-en-oeuvre.pdf

[3] https://www.grandest.fr/grandestterritoires/ « À travers l’élaboration des PCAET, les EPCI deviennent véritablement les coordinateurs de la transition énergétique sur leur territoire en construisant un projet politique vivant mobilisant l’ensemble des secteurs d’activité et des parties prenantes du territoire. » DREAL Grand Est – PCAET.

[4] http://www.grand-est.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/SRCAE_plaque3632.pdf

[5] http://www.atmo-grandest.eu/changement-climatique

http://www.atmo-grandest.eu/sites/prod/files/2017-02/PRSQA_final.pdf

[6] http://www.grand-est.developpement-durable.gouv.fr/spip.php?page=sommaire

[7]https://grandest.chambre-agriculture.fr/fileadmin/user_upload/National/FAL_commun/publications/Grand-Est/44_ORACLE_Livret_grand_est_2018_vf.pdf

[8] https://www.cc-paysrhenan.fr/Vivre/Environnement/Plan-Climat-Air-Energie-Territorial.html

[9] http://www.ccpaysniederbronn.fr/UserFiles/File/ENV/PCAET/pcaet18ccpn_20180205_pac.pdf

[10] https://www.strasbourg.eu/plan-climat-2030

 

[11] http://www.clim-ability.eu/

https://www.interreg-rhin-sup.eu/projet/climability/

 

[12] Numéro hors-série du Dauphiné libéré (Décembre 2019): « Climat comment agir ? Des Alpes à la vallée du Rhône, 100 initiatives régionales ».

[13] Le CESER GRAND-EST vient d'ouvrir une plateforme de "débat" et recueil d'opinions au sujet de la transition écologique. ("Témoignages, expériences et divers arguments pour dessiner collectivement des solutions locales d'adaptation au changement climatique. " < https://cartodebat.fr/cesergrandest/>; https://cartodebat.fr/cesergrandest/page/1

 

 

 

 



08/03/2020
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