L'antisémitisme serait-il le baume de l'écoanxiété ?
Pourquoi les milieux, notamment de gauche, qui clament tout azimut leur bienveillance, leur inclusivité, leur tolérance, couvent-ils en leur sein le pire antisémitisme ? D'une façon générale, pourquoi les contextes les plus vertueux sont-ils les plus propices à l'expression de la haine ? Vieille question, à laquelle Freud, fin connaisseur de l'âme humaine, avait déjà répondu à sa manière.
La vertu, c'est la restriction. Elle passe par l'identification de comportements, voire de pensées, auxquels il faut à tout prix renoncer. Les « bonnes raisons » de ce refermement des possibles sont variables, en fonction des époques, des croyances. Mais le mécanisme est toujours le même, c'est la contrainte exercée sur soi-même. Freud soutiendra à ce propos, dans son ouvrage Malaise dans la culture, que cette restriction, notamment dans le cas de la pulsion d'agression, est nécessaire pour pouvoir faire société. Elle est même, selon lui, à l'origine de la conscience et de la culture. Elle nourrit également ce fond d'angoisse et de culpabilité que nous éprouvons de nous retenir de cette violence qui fait l'espèce.
Mais voilà, comme toujours, certains vont trop loin, et poussent toujours plus avant, dans une sorte de radicalité jouissive, la contrainte et la pénitence. Il n'y a pas si longtemps, les mystiques chérissaient les pratiques d'inconfort volontaire, comme coucher par terre, porter des vêtements rugueux et irritants pour la peau, éviter les plaisirs gustatifs en mangeant des plats peu engageants. Sans parler du cilice (tuniques avec des pointes métalliques) ou de la ceinture de crin.
Nous ne sommes pas si loin de cetrains comportements écologistes aujourd'hui, articulés autour de la privation généralisée, du renoncement aux modes de déplacements confortables, de la consommation de brouets végans, du choix de vêtements rugueux, de l'ascèse consumériste, du tri généralisé (nous devrions plus nous méfier de l'apologie du « tri »). Sans compter l'indigence et la précarité sexuelle du fait de « déconstruire » tout comportement qui pourrait avoir l'air d'empiéter sur le consentement de l'autre. Abstinence et refus de faire des enfants complètent le tableau. Ce faisant, leur seule satisfaction est de pouvoir se considérer comme une avant-garde, comme les nouveaux élus, comme les sauveurs du monde, du moins de la « planète ».
Contrairement aux mystiques, qui n'étaient pas prosélyte de leur souffrance, nos nouveaux élus, veulent contraindre les autres, en plus de se contraindre eux-même. Le terme d' « écologie punitive » est particulièrement bien choisi dans cette perspective. Mais à vouloir trop imposer aux autres, le mouvement s'auto-détruit électoralement et risque de glisser vers la radicalité terroriste.
Toute cette vertu déployée ne produit pas toutefois pas l'effet escompté sur ceux qui la mettent en œuvre ardemment. Loin de leur procurer le confort psychique auquel les nouveaux élus croyaient avoir droit, il semble que cela renforce encore plus leur angoisse, leur anxiété, leur sentiment de culpabilité. Rien n'étanche leur soif de pureté.
Le ruissellement de bienveillance qui est la vitrine des nouveaux vertueux masque à peine le bouillonnement interne qui les guette, de restreindre ainsi si fortement leurs pulsions, notamment d'agression, d'emprise, de tout ce qui permet de nous affirmer, lorsqu'elles sont bien dirigées. A force de ne pas les voir, de les ignorer, elles cherchent à s'échapper librement. Nous voilà au cœur du problème. Cela ne concerne pas tout le monde et il y a bien des gens de gauche, des écologistes qui défendent leur cause avec modération et en gardant leurs pulsions pour eux.
Mais, pour certains, souvent parmi les plus radicaux la pulsion, trop contrainte et ignorée, ressort sour forme de haine, et il faut bien lui trouver un objet, une cible légitime. Il y en a plusieurs possible. Le Front national a longtemps été, et il l'est encore, un débouché possible pour cette rage libérée. La propagande islamiste ayant transformé, avec un relatif succès, la guerre à Gaza, en « cause humanitaire », voilà un objet tout trouvé pour une indignation comme vecteur de la rage comprimée.
D'autant que le Mal a des représentants proches, les sionistes étant partout. La légitimité de l'antisionisme est renforcée par la présence, elle aussi partout, de la Victime, le musulman, le crucifié de la Palestine (beaucoup pense aujourd'hui que Jésus était palestinien et qu'il a été mis sur la croix par les juifs).
La boucle est bouclée. Pour sortir de la culpabilité intense dans laquelle a plongé l'excès de restriction, rien de mieux que de laisser les pulsions s'échapper et de les laisser s'en prendre aux juifs. Pour le dire de façon synthétique, l'antisémitisme a aujourd'hui une nouvelle fonction, il est devenu le baume de l'écoanxiété.
Philippe Breton
ovipal
24 aout 2024
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